Déserter, se retrouver, lutter, avec Vivi au pays des alternatives

Salut à toutes et tous, l’épisode d’aujourd’hui est un peu spécial puisque je le co-produits avec les Désert’heureuses.

Les Désert’heureuses, c’est un collectif qui appelle à un mouvement de désertion des ingénieurs et plus largement de désertion du monde de l’industrie du fait de son rôle central dans la destruction du vivant et l’exploitation de l’humain par l’humain. Je vous invite à suivre leur actualité sur leur site web.

Si les Désert’heureuses prônent la désertion, pour elleux, celle-ci est indissociable des luttes écologistes et sociales contre les capitalistes et industries qu’iels viennent précisément de quitter.

J’ai rencontré Vivi qui est membre de ce collectif. Dans cet épisode, je l’ai longuement écoutée sur son parcours => de sa jeunesse, en passant par sa vie d’ingénieure, sa désertion et enfin sa vie d’aujourd’hui autour de luttes politiques radicales, d’émancipation. Elle s’est exprimée avec beaucoup de spontanéité et de sincérité et je l’en remercie encore, sur des sujets personnels, et qui en même temps peuvent faire écho aux parcours de pas mal de personnes, je pense.

Cette sincérité, on la retrouve dans son livre, « Au pays des alternatives », sous-titré « Récits d’initiatives écologiques et sociales ». Vivi y porte un discours très offensif et qui dépasse le cadre classique et étriqué de l’écologie. Si vous vous retrouvez de près ou de loin dans son parcours, je vous recommande son livre, il est très précis et documenté et en même temps facile d’accès. Il a été publié aux éditions tirages de têtes en mars 2022, avec une réédition en vue pour 2023.

Vous pouvez la suivre sur Instagram et sur Youtube pour voir ses reportages vidéo.

Je m’appelle Sam, je suis un mec cisgenre racisé, bienvenue à toutes et tous au numéro 13 de la rue des bons-enfants.

Pour télécharger l’épisode et l’écouter hors-ligne, c’est ici !

J’ai aujourd’hui le plaisir d’être avec Vivi pour un nouvel épisode, salut Vivi !

Salut !

On enregistre en plein chantier de la gare de Luméville, dans la Meuse : isolation, charpente, plancher, sanitaires, etc. C’est un lieu collectif et stratégique contre le projet d’enfouissement des déchets nucléaires à Bure, projet appelé Cigéo. Je te remercie d’avoir accepté mon invitation. C’est un épisode un peu spécial aujourd’hui, puisque je le co-produits avec les camarades du collectif les Désert’heureuses, qui porte une critique radicale du rôle des scientifiques, des technicien·nes, dans le désastre écologique en cours et dans la perpétuation d’un système de domination, de classes notamment. Quitter son boulot, sa vie d’ingénieur·e, pour des raisons disons politiques, au sens large, c’est un sujet dont tu vas nous parler. Est-ce que tu pourrais te présenter ?

Moi, je suis Vivi. Je suis connue sur les réseaux sociaux sous le nom de Vivi au pays des alternatives, comme média-activiste et militante pour une écologie radicale, donc une écologie qui soit féministe, anticapitaliste, anticlassiste. J’ai 31 ans. Aujourd’hui, au-delà du média-activisme, je m’investis quasiment à temps plein sur des lieux de lutte. À la fois pour y co-créer des possibilités de vie collective, et à la fois lutter contre des grands projets inutiles et imposés. Et j’ai déserté depuis trois ans mon métier d’ingénieure.

Alors la question de la désertion, on va y revenir dans un deuxième temps, et la question des luttes écologistes et sociales dans un troisième. Dans un premier temps, ce que je te propose, c’est qu’on tire le fil chronologique de ton parcours, et donc qu’on commence par ce qui t’a amenée à arriver en école d’ingénieurs, ce qui va concerner ton cadre familial, ta jeunesse. Est-ce que ta famille avait déjà fait des études ? Est-ce que tu penses que cela a influencé tes propres choix ? Si oui, comment ?

Alors… mon père est coiffeur. Il a quitté l’école après le brevet des collèges, je crois. Pour faire un CAP coiffure, une école de coiffure. Mon père est issu d’une famille qui a migré depuis l’Italie fasciste entre les deux guerres.

Ton grand-père ?

Mon arrière grand-père a migré d’Italie pour arriver dans la Meuse, là où on se trouve aujourd’hui. Donc mon grand-père est né en France, mais il y avait vraiment cet héritage que j’ai retrouvé chez mon père de… on est issus d’une immigration, on doit faire nos preuves. Aujourd’hui, on ne parle plus de l’identité, vraiment, est-ce qu’on est Français ou pas, il n’y a plus de débats là-dessus. Mais j’ai souvent entendu mon père parler de l’Italie et d’avoir cet héritage italien. Du coup, du côté de mon père, il y avait cet héritage un peu patriarcal de l’usine, mais plutôt la petite bourgeoisie issue de l’immigration… enfin, j’appelle ça « petite bourgeoisie » mais si ça se trouve, ça ne l’est pas vraiment. En gros, mon grand-père a monté une usine de mortadelle en Meuse. Il employait pas mal de personnes issues de l’ASE, après que ces personnes aient quitté l’ASE, l’Aide sociale à l’enfance. Donc il était reconnu un peu comme étant le bienfaiteur du village, parce qu’il employait des jeunes. Et en même temps, il a eu un peu d’argent, ce qui as permis à mon grand-père d’envoyer mon père à Paris pour qu’il puisse apprendre la coiffure. Et il lui a acheté un salon de coiffure à Paris. Donc mon père a toujours projeté sur moi l’idée que je puisse perpétuer cette élévation sociale. Donc mon père a toujours voulu… n’a pas forcément voulu que je fasse des études quand j’étais au collège et au lycée, mais il a été très fier que je devienne ingénieur, et il a eu beaucoup de mal à l’idée que je quitte ça.

Du côté de ma mère… ma mère a fait des études, mais quand elle a rencontré mon père, mon père travaillait, elle a pu nous élever et faire des études. Parce qu’avant, en fait, elle n’a pas eu son bac, elle était assistante de direction, puis elle était primeur légumes, elle a essayé d’être hôtesse de l’air, elle a fait plein de petits boulots. À trente ans, elle a rencontré mon père, ils m’ont eue, et en même temps, elle a pu passer son bac en candidate libre et faire des études de psychologie. Elle a eu un master aménagé parce qu’elle nous élevait avec mon frère. Donc elle a fait son master en près de dix ans plutôt que cinq ans. Après, elle a passé le concours de la fonction publique, donc elle est devenue fonctionnaire.

J’ai grandi dans ce truc un peu bizarre où on ne sait pas trop de quelle classe sociale on vient. J’ai grandi avec ça, et avec cette charge de devoir… (elle hésite) prendre la revanche, de devenir une véritable personne insérée, et indépendante. J’étais le premier enfant de mes parents. En fait, j’ai fait une école d’ingé par hasard. Parce que j’ai eu un collège et un lycée très difficiles, avec de très mauvaises notes. Et en fait, quand je suis arrivée au lycée, je suis arrivée par hasard en scientifique. Le conseil de classe n’avait pas accepté que je passe en scientifique. Mais ma mère a trouvé un lycée où il restait une place en scientifique. Du coup, j’ai fait une 1e S, alors que j’avais 5 de moyenne en maths. C’était vraiment n’importe quoi. En fait, mon voisin – on avait déménagé, j’ai beaucoup déménagé – était issu d’une famille bourgeoise, là pour le coup très bourgeoise, de parents ingénieur et médecin. Comme on faisait le chemin pour aller à l’école ensemble, enfin au lycée, on a eu une amitié très forte qui s’est construite, et j’ai pu bénéficier de… je dirais l’accompagnement éducatif de sa famille, qui m’a poussée à faire une classe prépa. Si je n’avais pas rencontré cette personne, je n’aurais jamais fait ça.

Tu as l’air de dire ça comme si c’était pour avoir les capacités, les notes, pour pouvoir accéder à une prépa, mais en termes d’envie, est-ce que tu te souviens pourquoi tu t’es lancée là-dedans ?

Oui, il y avait la question des capacités, des notes. Comme j’étais vue comme une enfant difficile, très rebelle, j’ai eu un rapport très conflictuel avec l’autorité très tôt, parce que j’ai subi beaucoup de violence sexiste, de la part des institutions, de mes camarades de classe, des familles de mes camarades de classe, de beaucoup de personnes. J’étais assez marginale, assez marginalisée. Je trainais avec beaucoup de personnes marginales, avec des vécus traumatiques dans les familles. J’avais pas spécialement envie d’être ingénieure, je voulais juste qu’on me lâche la grappe, en fait. J’avais juste envie qu’on me laisse tranquille, qu’on arrête de me considérer comme étant une personne… une personne bête, ou une personne qui ne vaut rien. J’avais envie que mes parents, aussi, me donnent un peu de liberté. Et en fait, je me suis aperçue qu’en ayant de meilleurs notes… en plus, ça me plaisait, j’ai appris à aimer les maths et la physique. En fait, j’étais reconnue par rapport à ça. En ayant des bonnes notes en maths, physique, chimie, sciences, mon entourage m’appréciait plus. J’étais reconnue, donc je me suis dit go. En fait, je me sentais intelligente, donc j’ai fait ça par besoin, parce que c’était ma façon d’être reconnue socialement. J’en avais pas trop d’autres, à ce moment-là.

Donc tu as fait une prépa scientifique avant d’intégrer une école d’ingénieurs ?

Oui, j’ai fait une prépa scientifique. J’ai fait trois ans. Déjà, là… enfin, j’avais déjà eu des désillusions par rapport au système, à ce que je vivais quand j’étais au collège et au lycée, mais déjà en prépa, il y a eu des choses très violentes qui se sont passées et qui ont fait ressentir qu’il y avait un truc qui clochait, en fait.

Dans le fonctionnement du lycée, de la classe ?

Ouais. Déjà, j’ai ressenti très fort la question de la compétition. Il n’y avait pas trop d’entraide dans ma classe. Il y avait vraiment celles et ceux qui allaient être en classe étoilée, c’est-à-dire les meilleurs des prépas, et celles et ceux qui en faisaient pas partie. Donc moi, je voulais absolument en faire partie. J’ai eu beaucoup de mal ! Quand je suis passée en classe étoile, ça a été la dégringolade, et là, je me suis sentie complètement abandonnée et déclassée. Ça a été très difficile, parce que mon moment de gloire a duré peu de temps, entre la première, la terminale et la première année de prépa, où, enfin, j’avais la reconnaissance extérieure. Et, ça y est, je retombe dans les derniers de ma classe, et ça a été compliqué. Et aussi ce que les profs nous renvoyaient. Ils disaient qu’on était l’élite de la société alors qu’en fait, la façon dont on se comportait, les uns les autres, c’était vraiment malsain. Et donc se dire « mais attends, se comporter de façon malsaine, humainement, c’est ça faire partie de l’élite ? » C’est des valeurs élitistes hyper problématiques.

On a eu un camarade qui a mis fin à ses jours. Il n’y a eu aucune prise en charge psychologique, aucun temps d’écoute. On a continué les cours comme si de rien n’était, il n’y avait pas de prise en compte de notre fatigue, de notre épuisement physique, pas d’aménagement des horaires. Il y avait vraiment celles et ceux qui pouvaient aller à Centrale, Polytechnique, et celles et ceux qui avaient accès aux écoles de moindre rang. Ouais, je l’ai senti très fort. Par exemple, pendant un cours de maths, je me souviens, il y avait une prof qui ne voulait pas qu’on mange, qu’on boive, qu’on aille aux toilettes pendant les cours. On était vraiment déjà dans des privations et de l’obéissance que j’ai trouvé vraiment malsaines. C’est pour ça que quand j’ai dû choisir une école d’ingénieurs après une 5/2, j’ai choisi de prendre une école de fonctionnaires, parce que déjà, à ce moment-là, je me suis dit « je veux pas bosser pour le privé, c’est un monde de requins, je veux pas ! » Donc j’ai choisi une école de fonctionnaires, à ce moment-là. Ça me permettait d’être payée pendant mes études. J’étais déjà boursière, j’avais déjà la CAF. Donc ma solution, c’était l’école de fonctionnaires. Comme ça je suis tranquille et indépendante à 21 ans.

Ce que tu me disais avant l’enregistrement, et que tu as un peu exposé ici, c’est que la critique que tu portais sur la classe prépa, c’était à la fois sur l’absence de soin, que cette question n’était pas évoquée, et aussi la question de l’élitisme, de compétition. Je crois que tu m’avais aussi parlé de systèmes de classes, qu’il y avait des différences entre les gens en fonction d’à quelles classes sociales ils appartiennent. As-tu vu ça en prépa ou plutôt en école d’ingé ? Je ne suis pas sûr d’avoir bien compris.

Pendant ma prépa, les ami·es cher·es que j’ai eus étaient des personnes pour qui la prépa et l’école d’ingénieurs étaient un moyen de s’arracher à des classes plutôt populaires. Ce qui était difficile, c’est qu’il y avait énormément d’enjeu, pour nous, en fait, à réussir. Si on ne réussissait pas, on était renvoyé·es au milieu d’où on venait. Je voyais la souffrance psychologique que ça impliquait, d’avoir une mauvaise note ou pas. Et j’ai vu aussi, c’était surtout entre meufs, la façon dont les mecs autour de nous, de notre classe, étaient de milieu bourgeois. Et eux avaient beaucoup plus de légèreté à réussir, plus de moyens. Et donc la façon aussi dont on essayait de s’agripper à ces mecs pour s’élever socialement. C’est hyper malsain comme truc, mais c’était un peu notre seule possibilité à ce moment-là de s’échapper, de porter les intentions familiales. Après, comme j’ai intégré une école en génie urbain, de fonctionnaires, j’avais plus de personnes qui venaient de l’université, donc je n’ai pas trop ressenti ces problématiques. C’est-à-dire que j’évoluais quand même avec des personnes qui avaient des parents qui vivaient en banlieue, qui n’avaient pas fait d’études, en école d’ingé. Mais il y avait toustes cette intention de s’élever socialement. Il faut qu’on réussisse via l’école d’ingé pour avoir une place dans la société.

Est-ce que tu te souviens, que ce soit au moment de la prépa ou en école d’ingénieurs, de la finalité du métier ? Que tu allais être formée pour devenir ingénieure, est-ce que tu savais ce que ça voulait dire ? À quoi servait, quel était le but de l’ingénieur, au moment de ta formation ?

La suite très vite !


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