Face au football moderne, quelles résistances ? avec Yann, de Dialectik Football

Salut à toutes et tous !

Ça me fait un gros plaisir de vous retrouver pour ce nouvel épisode. Pour cet enregistrement, je suis retourné à Montpellier, et j’en profite pour remercier les camarades du local Le Barricade, pour nous avoir ouvert leurs portes. J’y suis allé interviewer Yann. Il a 38 ans, il se présente comme un prolétaire qui va au stade, et qui écrit. Il est en effet l’animateur principal du média Dialectik Football, et je le laisserai le présenter.

Si j’ai eu envie de m’intéresser au football dans ce podcast, c’est parce que, depuis que je suis petit, je vais au stade, de temps en temps. Et comme Yann, j’ai assez vite été dégoûté de la tournure prise par le sport, où entre autres symptômes, le pognon est devenu roi.

À côté de ça, y compris par les médias de gauche critique et encore moins par les médias de sport, le football n’est même pas considéré comme un sujet politique. Alors qu’à mon avis, une analyse simple qui consisterait à dire que le capitalisme est une notion abstraite, qu’elle s’incarne dans des individus, des entreprises, des instances ayant des intérêts, et que ces intérêts sont contraires à ceux d’une grande partie de la population, alors avec cet angle, le football devient un sujet politique ET un terrain de lutte.

Avant qu’on entre dans le vif du sujet, sachez qu’il n’y aura pas d’épisode en juillet et août, on reviendra en septembre. En attendant, pensez à vous abonner aux réseaux sociaux du podcast, j’y relaierai les différentes mobilisations de cet été.

Et enfin, je tiens à remercier Boris pour la lecture des extraits qu’on entendra dans cet épisode.

Je m’appelle Sam, je suis un mec cisgenre racisé, on rejoint tout de suite Yann pour l’épisode 12 du podcast rue des bons-enfants.

Pour télécharger l’épisode manuellement

Je suis de retour à Montpellier, pour un nouvel épisode, sur un nouveau sujet, avec un nouvel invité. Salut Yann !

Salut !

Déjà, je te remercie d’avoir accepté mon invitation. Tu es le fondateur du site web Dialectik Football, qui se positionne « contre le football moderne et son monde », « Comme nos lieux de travail ou nos quartiers, le football que nous aimons tant est aussi un terrain de lutte contre le capitalisme ». C’est donc évidemment ce sujet – le football – avec cet angle-là, une critique du football moderne et nos moyens de lutte, dont on va parler aujourd’hui. Est-ce que tu pourrais te présenter ?

Yann, je suis animateur principal, on va dire, du site Dialectik Football, qui est né en décembre 2018. Avec la volonté de développer un média avec une ligne éditoriale assez claire, on va dire, anticapitaliste. Ce média-là est arrivé à la suite d’un premier blog, qui était un peu plus large, sur le sport en général, qui s’appelait Les cahiers d’Oncle Frédo. Après quelques années, le projet Dialectik Football a commencé à mûrir. Mais dans mon avis sur le site, à l’heure actuelle, il est encore au stade de développement, au stade artisanal. C’est un média qui a encore vocation à se développer, se collectiviser plus que ce qu’il est pour l’instant. Parce que je l’anime principalement seul, avec quelques camarades de passage qui viennent me donner des coups de main, pour produire quelques contenus. Et diversifier un petit peu le fond du site, parce qu’il n’a pas vocation à avoir… même s’il se place sur le champ de l’anticapitalisme, il n’a pas vocation à avoir une ligne super rigide. Il est ouvert aussi au débat, et à une forme de pluralité, dans la grande famille, on va dire, anticapitaliste.

C’était quoi, ton ambition au départ, quand tu t’es dit « On va faire muter Les cahiers d’Oncle Frédo en un nouveau média, avec une nouvelle identité », c’était quoi la volonté ?

Alors déjà, la première volonté c’était de l’ouvrir, que ce ne soit plus le média d’une seule personne, comme un blog, mais un site collectif. Ça, c’est sur la forme. Sur le contenu, c’était de se concentrer sur le football. D’aller plus loin sur la production de contenu en rapport avec le football, au sens très large, c’est-à-dire ce qui se passe sur le terrain, les clubs, mais aussi dans les tribunes, dans les à-côtés.

Okay. Est-ce que tu pourrais nous parler de ton rapport au football ? Comment en es-tu venu à t’intéresser au football ? Peut-être ça a quelque chose de familial ? Est-ce que tu as envie de nous parler de ça ?

En fait, comme beaucoup de gens… j’allais dire qui viennent des milieux populaires, mais au final pas que, en France, le football a fait partie de ma vie très très vite, en fait. J’ai tout de suite eu un ballon dans les pieds, j’ai joué à ça. Et aller au stade, c’est aussi quelque chose qui est arrivé assez vite, de façon familiale. Régulièrement, les week-ends des matchs à domicile, on allait au stade. Et forcément, on allait au stade en tribunes populaires. C’est aussi là que je me suis nourri d’une façon d’aller au stade, c’est-à-dire derrière les buts, debout, pas forcément au cœur du kop des groupes de supporters, mais toujours debout, et dans la tribune où ça chante le plus et où il y a le plus de ferveur. Dès gamin, en fait, sans avoir de réflexion théorique ou politique sur le football, c’est comme ça que je suis rentré dans le foot, c’est-à-dire à la fois en y jouant, mais aussi avec tout de suite une « consommation » de stade qui faisait partie de ma vie, quoi.

C’est un rapport sensible qui est différent du fait d’être derrière plutôt que sur les côtés, mais d’abord plus sensible et pas politique ?

Déjà, à la base, il y a une question matérielle : quand on est derrière les buts, dans les années 90… aujourd’hui, bon, il y a eu des changements, il n’y a pas beaucoup d’éléments statistiques sur le prix des places, mais en tout cas, à cette époque-là, quand je suis gamin, c’est l’endroit le moins cher, en fait. Il n’y a pas de places « numérotées », à ce moment-là, on est encore sur des tribunes qui sont intégralement debout. Ça a changé dans les années 90, avec le plan de rénovation des stades et, je crois, ça a été toute une préparation en vue de l’accueil du Mondial 98. Ce plan-là de stades qui sont passés intégralement assis, c’est après 1994, si je me trompe pas. Avant ces tribunes-là, il y avait énormément de places debout, dans les stades en France. Forcément, c’est une autre manière de regarder, de vivre le match, en fait.

Est-ce que tu saurais définir à quel moment tu as développé un regard critique, est-ce que c’est parti d’un moment particulier ? Comment en es-tu venu à politiser ton regard sur le jeu ?

Je sais pas… je pense qu’en fait, à un moment donné, le football provoque chez les gens – sans parler que de moi – en général, du dégoût, du rejet. À juste titre, en fait, par rapport à tout ce qu’il génère, en termes de business et tout ça. Il y a une image du football, l’image majoritaire, dominante on va dire, du football, dans la tête des gens, c’est quand même une image de système corrompu, qui brasse énormément de fric et qui est déconnecté, finalement des gens qui le font vivre à la base, en fait. Ça, je pense que je l’ai développé assez vite. Après, la question, c’est comment, à partir de là, on produit quelque chose de politique et dans quel type de résistance on va s’insérer, ou quoi que ce soit. Dialectik Football, du coup, est né aussi grâce au fait qu’il y a une prise de conscience qu’il existe, dans le monde du foot, malgré la domination du foot business ou du football capitaliste, qui serait complètement libéralisé, ou complètement soumis à l’économie de marché, il existe une multitude soit d’histoires, soit de réalités concrètes, actuelles, qui peuvent être assimilées à des résistances, ou à une utilisation du football comme un outil d’émancipation. Dialectik Football, du coup, c’est vraiment un média qui a la vocation, ou la volonté en tout cas, de mettre en avant ces expériences de résistance, de luttes émancipatrices, voire même d’alternatives. Parce qu’il existe aussi, à l’intérieur du football, des débuts d’alternatives. Qui ne sont pas forcément révolutionnaires sur le papier, mais qui ont le mérite de porter en acte la critique de ce qu’on appelle le football moderne.

Ouais, justement, c’est un truc qui m’intéressait beaucoup dans le travail que vous portez dans Dialectik Football, c’est justement de pouvoir mettre en avant ces alternatives qui viennent en complément d’une critique, et qui viennent apporter, pas des solutions, mais en tout cas des initiatives concrètes dans lesquelles les gens peuvent s’investir. Je te propose qu’on écoute ensemble l’introduction et la conclusion d’un article intitulé « Une brève histoire de la révolution libérale du football », écrit par Jérôme Latta, extrait de la revue n°5 des Cahiers du football, janvier 2021.

« Elle s’est déroulée à ciel ouvert, au vu de tous, et on peut la documenter sans peine. Mais elle a à peine été commentée et encore moins critiquée. Elle n’a même pas été nommée. La révolution libérale du football européen a pourtant métamorphosé notre sport préféré en une petite trentaine d’années.

(…)

Une oligarchie créée artificiellement, des ultra-riches (ou ultra-enrichis) qui ont creusé des écarts économiques rédhibitoires, désormais proches de faire définitivement sécession ; un sport financiarisé sans réels garde-fous, désormais livré à des États qui en font le jouet de leurs intérêts géopolitiques, soumis à une logique économique qui bafoue l’équité sportive.

Ces constats font l’unanimité de tous les chercheurs, de toutes les études, de toutes les institutions. Qui, tous, affirment également que cette situation est délétère.

Peu suspect de bolchevisme, le cabinet Deloitte s’alarme, dans son rapport de janvier 2020, d’une « polarisation [des revenus] plus évidente que jamais, exacerbée au sein des compétitions nationales et internationales à la fois par les mécanismes de redistribution financière et par les formats de qualification aux compétitions ».

Avec retard, il invite à « éviter une situation dans laquelle les résultats sur le terrain seraient trop déterminés par les ressources financières des clubs, ce qui menacerait l’intégrité et la valeur du sport » et rappelle « l’importance de l’imprévisibilité des résultats comme un facteur essentiel de sa valeur à long terme ».

Le football n’a jamais été aussi prospère, mais cette prospérité est toxique. Sa révolution libérale s’est accomplie sous nos yeux, et le plus extraordinaire est que personne n’en a rien dit. Le séisme économique de l’épidémie de 2020 semble remettre en cause cette opulence, et offre la possibilité d’une sévère correction. Les rapports de force actuels, eux, ne laissent que des raisons de craindre de nouvelles fuites en avant. »

Jérôme Latta

Qu’est-ce que ça t’évoque, ce constat, sur la question économique et libérale du football, et quelle critique tu portes par rapport à ça ?

Déjà, c’est l’occasion de saluer des médias qui font vraiment un travail sérieux, en l’occurrence les Cahiers du football et Jérôme Latta. Il dresse un constat que, pour le coup, on partage. Peut-être que, par contre, sur les conclusions… eux, ils ne poussent pas la conclusion plus loin. Nous, ce que ça nous évoque, cet extrait, c’est que le football, mine de rien, est quand même à l’image… on dit souvent que c’est un miroir de la société. Là, on est clairement dedans. On est dans un football qui, depuis une trentaine d’années… on peut à peu près dater, c’est d’ailleurs ce qu’on appelle le football moderne : c’est ce football-là qui a été passé à la moulinette du libéralisme, à partir des années 90. Même si avant, c’était pas un football communiste, c’était un football qui était déjà très critiquable. Mais il est passé d’une économie plus ou moins paternaliste à l’économie de marché, en fait. Et à ce que les années 90 ont créé comme conditions économiques nouvelles, en fait : ce que certains appellent le néolibéralisme, libéralisme, ultralibéralisme. C’est juste un capitalisme qui s’est restructuré en faisant sauter certains verrous. Le football a complètement été absorbé par ces mutations, dont les moteurs ont été Reagan et Thatcher, globalement, sur le plan politique.

Ce que ça nous fait dire, c’est que, même si on est super sensibles à tout ce que vont être les alternatives, les critiques du football moderne ou quoi que ce soit, notre parti pris, à Dialectik Football, c’est qu’on ne le changera pas sans révolutionner la société, sans en finir avec le capitalisme. C’est ça notre conclusion. C’est là-dessus peut-être qu’on se différencie de certains médias, mais bon, après, les médias ont aussi des contraintes journalistiques. Qu’on n’a pas puisqu’on n’est pas des journalistes, on se définit plus, à Dialectif Football comme des prolétaires qui écrivent… passionnés de foot et qui écrivent. La plupart des gens qui écrivent dans Dialectik Football bossent à côté. C’est peut-être là-dessus qu’on va avoir une approche un tout petit peu différente, et peut-être assumée « militante », avec un anticapitalisme plus franc et plus clair. Après, on peut dater un peu plus précisément, mais je pense que dans le dossier des Cahiers du football, ils évoquent ces dates précises, qui sont la création de la Premier League, en Angleterre, en 92, qui est le moment fondateur, je dirais, de l’entrée dans l’ère du foot moderne. Et après, la deuxième lame qui a fondé ce qui allait être le foot moderne, c’est l’arrêt Bosman en 94 [1995, en fait, ndlr], qui a levé les verrous sur les nationalités des joueurs, qui permet, à l’intérieur de la Communauté européenne, un club de cumuler les joueurs de plusieurs nationalités. Alors qu’avant l’arrêt Bosman, ils étaient limités à trois joueurs étrangers.

Sur ce moment particulier, quelles sont les conséquences de l’arrêt Bosman, et en quoi, justement, cela a renforcé la libéralisation du marché ?

Ce que ça a renforcé, c’est que progressivement, ça a concentré les meilleurs joueurs dans les meilleurs clubs. Alors qu’avant, ils étaient forcément limités par ces contraintes de nationalité.

Alors, le problème, après… là, je prends vraiment des pincettes, parce qu’une des critiques à cette dérive-là – là, on ne va pas du tout la partager – ce serait de revenir… ce serait une critique un peu souverainiste, en fait. Pour nous, elle n’est pas acceptable. C’est pour ça qu’on n’est pas sur un retour un peu nostalgique à ce qu’il y avait avant. Ça ne veut pas dire qu’il ne faut pas se battre, pas résister à l’heure actuelle, comme le font les supporters, comme le font certains clubs de football populaire. Mais notre conclusion, c’est que si on veut en finir avec ce football-là, ça ne passera que par une transformation de la société, un changement, un renversement du capitalisme.

Au-delà des aspects économiques, dans la même revue, celle publiée par les Cahiers du football, les rédacteurs et rédactrices parlent du football comme « un bastion de la masculinité », et on pourrait aussi évoquer l’homophobie très visible, audible dans les tribunes. Sans parler d’actes racistes. Es-tu d’accord avec ce constat, et si oui, quel lien pourrait-on établir entre les aspects économiques et les aspects disons sociaux ?

(il hésite) On n’a pas forcément tous les outils pour répondre à ça. Encore une fois, même début de réponse que sur la question du capitalisme : le stade, le foot, est un miroir de la société. On est dans une société où, globalement, le racisme est quand même très présent. L’homophobie est très présente. À partir de là, on ne peut pas attendre du football qu’il en soit complètement nettoyé. Maintenant, nous à Dialectik Football, ce qu’on va plutôt essayer de mettre en avant aussi, même s’il y a une tribune qui été publiée contre l’homophobie dans les stades, une personne a contribué au site, c’est de mettre aussi en avant ce qui se fait contre tout ça, contre le racisme, l’homophobie. D’ailleurs, c’est souvent porté par des supporters antifascistes ou par certains clubs antifascistes. Pas forcément en France, pour le coup. Même si les ultras de Bordeaux, les Ultramarines de Bordeaux ont déjà eu des prises de position claire, en tribunes, avec des messages très clairs contre l’homophobie.

banderole déployée dans le virage sud à Bordeaux le 14 septembre 2019 : "Nous sommes gays, hétéros, lesbiennes, trans... et ensemble, on nique tous ceux qui veulent nous faire taire".
Banderole déployée dans le virage sud à Bordeaux le 14 septembre 2019 : « Nous sommes gays, hétéros, lesbiennes, trans… et ensemble, on nique tous ceux qui veulent nous faire taire » (crédits : @mvdChprof)

Il y a aussi des clubs en Catalogne, en Espagne qui ont dans leur charte, voire même dans leurs statuts, des positions très claires contre l’homophobie, contre le racisme. Nous, on aime bien aussi mettre en avant tout ça. Il n’y a pas de fatalité sur ces questions-là dans le football. On préfère mettre en avant les clubs et groupes de supporters qui luttent réellement contre ça. On peut le retrouver à Sankt Pauli, au Rayo Vallecano…

Sankt Pauli, c’est un club allemand.

C’est un club allemand de Hambourg. Le Rayo Vallecano, c’est un club de Madrid, du quartier de Vallecas, où les supporters sont clairement identifiés comme… défendent un antifascisme très clair, sans concessions. Là, je les cite, eux, c’est les groupes qu’on va citer tout le temps. Mais il existe énormément de clubs qui vont lutter contre ça. Après, encore une fois, j’évite de faire des distinctions entre lutte contre le capitalisme et lutte contre les oppressions, qu’elles soient sexistes, homophobes ou racistes. Il faut en finir avec ce système dans sa totalité, dans sa globalité. Encore une fois, on ne peut pas attendre que ça vienne que du stade. On ne peut pas attendre que des stades qu’il y ait des changements. Ça viendra de la société dans son ensemble.

Que pourrais-tu dire du positionnement du gouvernement français, sur les questions économiques et sociales, en rapport avec le foot ?

On va dire que, globalement, il y a, de toutes façons, une contradiction qui existe entre les gens qui gouvernent le foot, les bourgeois qui gouvernent le football, et l’État, derrière, et tous les capitalistes privés qui sont autour, qui possèdent les clubs. Et les supporters, dans leur ensemble.  Soit ceux qui ont les moyens d’aller au stade, soit ceux qui n’ont plus les moyens d’aller au stade. Même si on est loin d’être au niveau des prix pratiqués en Angleterre ou dans d’autres pays, en tout cas en France. Déjà, là-dessus, il n’y a pas une grande famille du football où il y aurait une unité entre tout ce monde-là. Je pense que, déjà, c’est quelque chose qu’il faut essayer d’assumer, de nommer, de pointer du doigt, c’est le fait que les gens qui gouvernent le football, qui le dirigent, qui se font du blé avec, qui permettent à des capitalistes de s’enrichir dessus, ou en tout cas de prospérer, on va dire. Il y a des gens qui le possèdent, qui le contrôlent, eh ben ces gens-là, c’est pas nos amis, c’est globalement nos adversaires. Parce que c’est eux qui contribuent à emmener le football là où ils sont en train de l’emmener. Ils nous emmènent pas avec eux, en fait. Donc ce que fait le gouvernement, c’est accompagner, clairement. Le gouvernement français accompagne clairement là où les capitalistes sont en train d’emmener le football. C’est un football qui est, globalement, de plus en plus déconnecté du peuple au sens très large, même si ça veut pas forcément dire grand-chose, en tout cas des classes populaires. Et qui est de plus en plus dirigé vers la recherche de revenus, que ce soit au niveau du marketing, des droits TV. Et donc un football qui est pensé pour ces revenus-là et ces rentrées-là d’argent, et pas pour les supporters de base. Qui étaient là avant que ces patrons et propriétaires de clubs arrivent, et qui seront là après. On a cette lutte-là qui est pas toujours visible et pas toujours ouverte. Encore que, on l’a vu à une époque à Bordeaux, quand un fonds d’investissement américain a racheté le club [ndlr : en 2018, le groupe M6, propriétaire, revend le club aux fonds d’investissement américains GACP Sports LLC et King Street. Depuis, le club a été en partie revendu à Gérard Lopez, un homme d’affaires luxembourgeois, a été relégué sportivement en Ligue 2, puis administrativement en National, et est au bord du dépôt de bilan]. On l’a vu, récemment, avec le Red Star, avec la volonté d’un fonds d’investissement, encore américain, de racheter le club, avec les luttes de supporters qui s’y opposent. Il y a un début de lutte contre… il y a un sentiment de dépossession qui est là. Ce sentiment est de plus en plus fort quand la propriété du club passe sous pavillon d’un fonds d’investissement très très éloigné du club, à la fois géographiquement mais surtout historiquement et au niveau, aussi, des valeurs. Des valeurs, en tout cas, portées par les supporters. Parce qu’il n’y a pas de clubs qui sont gérés par les supporters en France dans les trois ou quatre premières divisions, voire même les cinq premières divisions. Contrairement à l’Espagne, à l’Italie voire même à l’Angleterre.

Banderole déployée par les supporters du Red Star portant le message « 777 not welcome » le 15 avril 2022 au stade Bauer (crédits : Franco Arland).

Sur un autre sujet, la question du traitement du football de haut niveau par les grands médias. Comment qualifierais-tu ce traitement médiatique ?

Déjà, il faudrait voir qu’en France, il y a une particularité, c’est qu’on a un média unique, quasiment, au niveau du papier. Qui est L’Équipe. Qui, en plus, enchaîne les plans sociaux en interne, dans son groupe. C’est un média super particulier, avec des journalistes un peu stars, des éditorialistes, en fait, qui, des fois, sortent des articles où ils s’offusquent, tout à coup, du fait qu’il y aurait du foot business. Alors qu’ils passent leur temps à servir d’éponge, de serpillère à ce foot business, dont ils font la promotion, l’éloge. Il y a des gens qui seront complètement en désaccord avec ça, il n’y a pas de problème. C’est un média qui accompagne complètement le football là où il va. Et qui en plus, cette saison, ils ne se sont pas contentés de ça, c’est un autre angle de critique que je vais avoir vis-à-vis de L’Équipe. Ils se sont mis un peu en porte-drapeau du combat contre les supporters, cette saison. Ils ont complètement participé, soit dans le média papier, à travers certains éditos, soit sur la chaîne L’Équipe, dans les émissions quotidiennes, ils ont vraiment contribué à hystériser à mort le débat pour réprimer les supporters, en fait. À partir de quelques évènements, quelques débordements… alors, je ne dis pas que les débordements étaient cools ou quoi que ce soit, je ne suis pas du tout en train de… Mais à partir de ces débordements-là… le match à Nice, où les supporters sont rentrés, ont échangé quelques coups avec les joueurs de Marseille, soit à Lyon où Dimitri Payet avait reçu une bouteille en plastique dans l’oreille, soit d’autres petits évènements, avec des fumigènes ou quoi que ce soit, ils se sont servis de ces quelques débordements-là, parce que mine de rien, il y a 38 journées, 10 matchs, il y a 380 matchs dans une saison de Ligue 1, on est à une dizaine de débordements, qui sont, en plus, pas tous sur le même niveau de gravité. Et ils se sont servis de ces dix débordements-là pour alimenter tout un débat très à charge contre les supporters, pour réprimer, pour durcir le ton au niveau pénal contre les supporters qui étaient mis en cause. Ils ont joué un rôle qui dépasse le cadre… enfin, après, ils ont le droit : je ne suis pas pour la neutralité, il n’y a pas de problème, c’est juste qu’elle n’est pas assumée, dans leur cas. Ils se présentent comme objectifs. Ils ont joué un rôle très offensif contre les supporters. Qui est finalement conforme avec l’aseptisation des tribunes, que prône le foot business, qui est vraiment adéquate dans la volonté de comment le foot moderne veut commercialiser son produit. On est en plein dedans. Ils sont, quelque part, aussi, un élément de ce football-là. Ça s’auto-alimente, quoi. Ils n’ont pas de contradicteurs, quasiment pas. Les Cahiers du football font partie des contradicteurs mais ils n’ont pas du tout la même force de frappe. Ils n’ont pas la même quotidienneté. D’ailleurs, Jérôme Latta, que tu as cité tout à l’heure, écrit aussi pour Le Monde, c’est un des rares… il y en a d’autres, on peut trouver quelques articles par ci par là, qui ne vont pas du tout dans le sens de ce vent-là, hystérique contre les supporters. Mais le problème, c’est que ça ne pèse pas lourd, par rapport à la force de frappe de L’Équipe, qui a un monopole du traitement du football, du sport en général, mais presque du football. Avec un peu un autre média, qui n’est pas forcément plus recommandable, qui est RMC, à la radio, avec des gens comme Daniel Riolo ou quoi que ce soit. Mais voilà, on est un peu cernés par les réactionnaires, entre guillemets.

Effectivement, développer nos propres médias, soutenir ceux qui existent déjà, diffuser un peu plus la lecture que vont avoir les Cahiers du football de la situation, elle est enrichissante, accessible, c’est des choses qui sont vraiment importantes. Et elle permettra, à terme, je pense, à beaucoup de gens, d’être aussi protagonistes de ce football-là. On a besoin d’être des protagonistes, et pas d’être réduits au rang de vulgaires clients. On a notre mot à dire. Avoir notre mot à dire, c’est un combat à mener. Il y a un combat à mener par rapport à eux. Je pense que, de la même manière qu’on va aller en manif pour lutter contre nos patrons, contre des réformes, des privatisations, la casse des retraites ou quoi que ce soit, on doit lutter pour défendre le football qu’on veut. Et lutter contre celui qu’on ne veut pas.

Justement, ce que tu viens de dire va me permettre de faire la transition sur le thème d’après : la question du « que faire ? ». Si on part d’un double constat, qui est d’une part, celui qu’on vient de dresser, celui d’un football professionnel qui incarne les pires travers, aspects d’un système néolibéral et autoritaire, d’autre part, le constat qu’on est nombreux·euses à être passionné·es, attaché·es à ce sport, la question qui me vient tout de suite, c’est : quoi faire ?

Tu parlais du fait d’être protagoniste. Il y avait un mot qui me vient à l’esprit : c’est le fatalisme, l’impuissance, face au rouleau compresseur qu’on vient de décrire. Et si on imagine le ou la passionnée de football seul·e devant son écran, dans son canapé, ne pouvant que constater, alors que faire ?

Pour préparer l’enregistrement, tu m’avais parlé de l’émergence du calcio popolare, d’un football populaire, en opposition au football moderne, en Italie. Extrait d’un article traduit de l’italien de Giuseppe Dopone Ranieri, publié sur Dialectik Football :

Même dans une période comme celle que nous vivons actuellement, où nous assistons en Italie depuis au moins vingt ans au démantèlement inexorable de l’État-providence, il est malgré tout très difficile de créer une opposition de classe concrète à même de descendre dans la rue et de répondre coups pour coups au capital. Il ne reste plus qu’à regarder avec un mélange d’admiration et d’envie ce qui se passe de l’autre coté des Alpes, en France. Au contraire, le football peut fournir un exemple de mobilisation populaire venue d’en-bas, précisément à travers l’explosion du mouvement du calcio popolare qui, bien que sous une forme pré-politique, représente un phénomène de réappropriation, et à sa manière de lutte de classe contre des présidents-patrons qui n’ont que faire du peuple et ne pensent qu’à faire gonfler leurs profits, qui sont persuadés d’avoir raison et n’acceptent aucune critique.

Paradoxalement, quoique pas tant que ça, la création et le développement d’équipes de calcio popolare, et plus généralement de tout le sport populaire, est probablement ce qui apporte le plus de satisfaction à la réalité antagoniste en Italie. Bien que, il faut le reconnaître, toutes les équipes n’ont pas le même degré d’implication politique. Certaines sont même quasi apolitiques.

Guiseppe Dopone Ranieri

Dans un premier temps, pourrais-tu nous dire ce qu’est le football populaire, le calcio popolare ? Quelle est l’intention derrière ces initiatives ?

Alors, il faut savoir qu’en Italie, le calcio popolare n’a pas toujours la même source. On va dire qu’il a commencé à se développer à partir des années 2010. On est face à quelque chose qui correspond où on a commencé à voir émerger un peu partout – même si les critiques ont toujours existé sur le libéralisme – des critiques qui ont pris un peu plus de forme. Il a fallu attendre entre le début des années 90, la libéralisation du football, quelques années avant que quelque chose prenne forme, de façon concrète, pour s’y opposer. En Italie, le principal… (il se reprend) alors, il y a plusieurs sources, on va partir des ultras : il y a un lien entre certains ultras et le développement de certains clubs, de certains premiers clubs. Notamment le Centro Storico Lebowksi, à Florence. Ce club-là a été créé en partie par des gens qui étaient des anciens ultras de la Fiorentina, mais pas que. Et dans une période globale où la répression vis-à-vis des ultras en Italie était très forte voire insupportable. La répression a pris un tournant avec les interdictions de stade très très longues…

Au début des années 2010, par là ?

Non, même avant. Ce qui s’est passé autour de 2010, c’est la création de la carte du supporter. Je ne dis pas que pour la création du Lebowksi ça ait joué un rôle. Mais pour certains clubs populaires créés en Italie, les fondateurs de ces clubs évoquent la mise en place de la carte du supporter comme la goutte d’eau qui a fait déborder le vase. Par exemple à Cosenza où un club a été créé en 2011 ou 2012, désolé si j’ai pas les bonnes dates, par les supporters du club de Cosenza, qui devait jouer peut-être en Serie B, à l’époque. La mise en place de la carte de supporter, qui était quelque chose que tu es étais obligé de te procurer pour pouvoir accéder au stade. Il y avait quelque chose de nominatif. C’est un vrai recul en termes des droits, des libertés pour les supporters. C’est à cause de cette carte-là qu’on pouvait t’empêcher d’aller au stade, si tu ne l’as pas. Ç’a été un peu la goutte d’eau, pour certains. Ça a participé à emmener plein de supporters vers les petites divisions en Italie, vers les divisions amateurs, où ce n’est pas les mêmes règles, il n’y a pas la carte du supporter. Même si depuis, elle a été supprimée, il faut avoir ça en tête. Mais en tout cas, à cette époque-là, on est vraiment à un niveau de traitement ultra-liberticide des tribunes en Italie. Donc il y a cette volonté de plusieurs ultras de retrouver un autre football, que ce football-là.

Le calcio, en plus, il y a la question de la répression, mais il y a aussi la question de la corruption, des scandales, des matchs truqués. Il y a énormément de choses qui dégoûtent les supporters. Par exemple à Bari, il y a un club populaire qui a été créé, il y a beaucoup d’ultras du club de Bari qui l’ont rejoint, parce qu’à ce moment-là, il y avait des gens de la tribune, alors que Bari était déjà relégué – on est en 2011, 2012 -, qui pariaient sur les défaites de leur club, donc qui poussaient les joueurs à perdre. Tout un truc complètement honteux, quand on sait l’attachement que vont avoir leurs supporters par rapport à leur club, qui fait partie de leur vie, de leur quotidien.

Ça a été aussi l’occasion pour un certain nombre de gens de se dire « okay, en fait, le football qu’on veut, va falloir peut-être qu’on participe à le créer, parce que ce football-là, on n’en peut plus, on n’en veut plus ». Sans jeu de mots, il est insupportable, en gros. Ça, ça a contribué.

Des clubs de calcio popolare, une partie des gens qui viennent des tribunes, il faut l’avoir en tête. Après, il y aussi une partie de gens qui viennent des milieux associatifs de quartier. La création d’un club de foot intervient comme un élément à l’intérieur d’une vie de quartier associative, pour proposer des accès gratuits au foot aux gamins, ce genre de choses. Dans des quartiers qui sont un peu délaissés. Ça rejoint un peu l’analyse que fait Giuseppe sur la question du démantèlement de l’État-providence : il y a des quartiers abandonnés, et à l’intérieur de ces quartiers, le club de foot va être aussi une proposition associative, sociale, d’intervention dans la vie du quartier quotidienne, à travers la proposition d’activités sportives, pas que du foot, il y a beaucoup de clubs de boxe populaire, de basket, et d’autres sports. Pour les habitants du quartier, notamment les gamins. Et après, ces structures sportives, à la base, vont aussi être des outils de lutte, de revendication dans le quartier, voire même de solidarité concrète. On l’a vu pendant le Covid, par exemple les clubs à Padoue, le club San Precario, le club San Lorenzo, le club de Quartograd aussi, à côté de Naples. Ce sont des clubs qui, pendant la pandémie, le confinement, ont mis en place des distributions de nourriture gratuite pour les gens du quartier, ce genre de choses. Ils ont dépassé clairement la question du simple sport, ils n’en restent pas là.

Un autre élément important qu’on a vu grâce au calcio popolare, au début des années 2010, ça a été sur la question de l’accueil des réfugiés, où la question du football, à ce moment-là, a été clairement un outil pour l’accueil des réfugiés, pour la solidarité, tout simplement. Beaucoup de clubs, plusieurs clubs majeurs en tout cas, à Milan, Naples, Rome, mais aussi ailleurs, directement à Lampeduza, ont servi directement la solidarité vis-à-vis des réfugiés qui arrivaient sur les côtes italiennes.

Ça s’est déroulé comment ?

Déjà, ils les ont accueillis. Ils ont organisé des compétitions. Après, ça a été un tout petit peu plus loin, quand un mouvement a été lancé par certains clubs, parce qu’à ce moment-là, les statuts de la fédération italienne ne permettait pas aux joueurs qui n’avaient pas de titre de séjours adéquat de participer aux compétitions. Donc il y a tout un mouvement qui a été mis en place, auquel beaucoup de clubs se sont mêlés, mouvement de solidarité, pour permettre à ces réfugiés de participer aux compétitions. Après, des fois, c’est basique : accueillir les gens, leur permettre de participer à des activités avec d’autres, d’avoir une vie quotidienne, de les aider dans leurs démarches administratives. Ça a été quelque chose de très basique, mais ça, le mouvement de calcio popolare a été super actif sur l’accueil des réfugiés à partir des années 2010, 2011, 2012. Et encore aujourd’hui, il y a encore des clubs qui sont inscrits dans certaines divisions, les plus basses divisions du football italien, mais qui sont des clubs composés majoritairement de réfugiés, comme le Sant Ambroeus à Milan. Ça fait partie de ces clubs-là.

La réponse est peut-être différente en fonction des deux origines que tu décris sur les clubs de calcio popolare. Comment est-ce qu’ils se différencient, en termes d’intention ou d’organisation interne, par rapport à des clubs de sport traditionnels ?

Comme dit très bien Giuseppe, il y a des clubs qui se revendiquent du calcio popolare, mais qui sont assez neutres, politiquement, finalement. Mais ce qui va les réunir, c’est la critique du football moderne, la répression, le business drainé par le football moderne, le football business. Ce qui va les réunir va être un fonctionnement interne, aussi. Ce sont des clubs qui sont gérés directement par leurs supporters, et par leurs membres. C’est là que le club de calcio popolare qui est globalement apolitique, et celui qui est très militant, proche des milieux anarchistes par exemple, ou antifascistes ou communistes, vont se regrouper sur une manière de dire que le club appartient à ses membres. C’est là qu’il y a une différence avec le football traditionnel, qui est contrôlé par des dirigeants. C’est une alternative. On revient à cette idée de protagoniste : les gens sont protagonistes de leur club et l’emmènent là où ils ont envie de l’emmener.

Avec quelque chose, quand même, qui est important à souligner chez certains clubs de calcio popolare, c’est qu’ils ne mettent pas de côté la dimension compétitive. Là, il y a des clubs qui sont en train de se rapprocher, progressivement, au fil des saisons, des cinquièmes divisions, certains sont en cinquième division, sixième division. Il y en a un qui est en Serie D, le quatrième niveau du football italien, qui est le club de Fasano, qui est un club d’actionnariat populaire, qui est géré directement par ses supporters aussi. Ce modèle-là a aussi vocation à se confronter aux autres clubs sur le terrain.

Alors, pour les équipes qui cherchent à monter en division, mais aussi sur les autres formes de mobilisation, quelles limites identifierais-tu ? À quoi sont-elles liées ? Aux aspects économiques, par exemple ?

Oui, je pense que ce sera principalement économique. Et aussi en termes de valeurs, je pense. Il faut réussir à conjuguer ses propres valeurs avec celles imposées, un peu, par ce football professionnel. Là-dessus, je pense que c’est trop de la politique-fiction pour imaginer ce que ça pourrait donner. Il faut voir. Un club qui fonctionne à peu près sur les mêmes modèles, en anglais on l’appelle le People’s Athletic club Omonia de Nicosie, à Chypre, qui est arrivé en deuxième division, en trois-quatre ans. Pour l’instant, il arrive à maintenir son modèle de club géré par ses propres supporters, un peu sur le modèle de… Le club modèle, la matrice de tous ces clubs qui ont poussé après, c’est le club de Manchester, le FC United of Manchester. Il est utilisé comme modèle par beaucoup de clubs d’actionnariat populaire, ou de football populaire.

Un modèle en termes d’organisation interne ?

À la fois de valeurs, c’est-à-dire construit par les supporters pour les supporters. Comme ils disent à Manchester, « Our club, our rules », notre club, nos règles. Leur club [ndlr : Manchester United] ne leur appartenait pas, déjà, mais ils se le sont faits encore plus déposséder avec l’arrivée des milliardaires de la famille Glazer [ndlr : en 2005]. À ce moment-là, ça a été d’en recréer un. Ils ont créé un… un modèle, une première, qui a été reprise après à d’autres endroits. Par exemple en Espagne, un peu en Italie. Pas forcément dans les mêmes contextes. En Espagne, ça a été souvent la faillite du club et on en recrée un, sur nos modalités à nous, de supporters, de socios ou quoi que ce soit. Avec le modèle « un socio, une voix », ça veut dire qu’on ne permet pas à quelqu’un de capitaliser à l’intérieur du club et de posséder plus de parts qu’une seule. Comme ça, on fait un fonctionnement qui est un fonctionnement démocratique.

Je n’assimile pas ça à un modèle révolutionnaire. Je pense que c’est un modèle démocratique qui s’oppose au fonctionnement où il y a des propriétaires qui prennent des décisions pour tout le monde. Mais c’est très intéressant comme modèle alternatif à ce qui existe. Mais là, on est dans du capitalisme éthique, si on veut vraiment être puriste. C’est comme une SCOP. C’est intéressant, mais c’est aussi qu’ils s’adaptent au système dans lequel ils sont. Quelque part, ils sont beaucoup plus en phase avec la réalité que ce que je peux porter comme idéal footballistique. Ils sont obligés de le faire tourner, leur club. Il y a des exigences économiques. Qu’est-ce qu’on fait à ce moment-là ? On va chercher des sponsors. Ils ont énormément de partenaires qui les sponsorisent, qui leur mettent un peu de thunes, qui vont être des commerces locaux, des petites entreprises locales. Où tu arrêtes ton éthique par rapport aux partenariats que tu crées avec des petits entrepreneurs locaux ? Souvent, les clubs de football populaire excluent, par exemple, d’être sponsorisés par des entreprises de paris sportifs, tu vois. Parce qu’ils estiment que leur éthique leur interdit d’être soutenus par des entreprises qui, finalement, créent de la dépendance au sein du prolétariat, de la dépendance au jeu, de l’appauvrissement, de l’endettement ou quoi que ce soit. Ça, c’est un peu le truc qui va faire consensus. Mais à part ça, si tu veux, ils vont aller chercher des partenariats qui vont pouvoir leur donner un peu de thunes, pour pouvoir boucler les saisons, voire payer les joueurs. Parce que quand tu arrives en troisième division espagnole, il faut payer les joueurs.

En France, on en est très très loin. Parce qu’on n’a pas la même culture des socios, qui a pu exister en Espagne. Ou la culture très communautaire qui se crée autour des clubs en Angleterre, voire un peu en Italie, encore différemment, mais la question du sentiment d’appartenance à un quartier, permet de construire autour de ce commun-là, un club qui va nous représenter et pour lequel on va donner de notre temps, de notre énergie et qu’on va défendre. Et qu’on va sentir comme étant le nôtre. En France, les supporters ont le sentiment que c’est leur club, mais il y a quand même beaucoup de verrous que les supporters n’ont pas encore réussi à faire sauter pour se l’approprier vraiment. Il n’y a pas forcément la volonté, d’ailleurs, de dire « c’est notre club ». Quand les dirigeants vont prendre des directions qui ne vont pas aller dans le sens des supporters, les supporters vont se révolter, mais l’imagination ne pousse pas encore les supporters à essayer de se dire « tiens, est-ce que ça pourrait pas être nous qui reprenions le club ? » Parce que ça demande aussi de récolter des fonds, et arrivé à un certain niveau, c’est pour l’instant probablement pas faisable, tout simplement.

J’ai l’impression qu’on a peu dessiné, schématiquement, deux façons de se mobiliser : la création de clubs alternatifs, avec de nouvelles modalités de fonctionnement, des valeurs spécifiques. Et après, dans les clubs, qui sont déjà institués, par les groupes de supporters, se mobiliser en contestation. Est-ce que tu es d’accord avec cette approche dichotomique, de ces deux façons de faire ? Et en dehors de ça, est-ce que tu aurais d’autres idées en tête, de façon de s’impliquer, soit sur des façons potentielles que tu t’imaginerais, soit sur des choses qui ont déjà existé ?

Je pense que ce sont les deux principaux espaces où on peut être protagonistes. Après, il y a un autre espace auquel je donne moins d’importance que les tribunes, ou la création de clubs, ou la participation à des clubs auto-organisés : le troisième élément, que je ne mettrais pas sur un pied d’égalité, ça va être l’outil médiatique. Travailler à développer une culture de football populaire. C’est ce que font très bien, d’ailleurs, certains clubs, qui ont leur propre média, leur propre fanzine. Ou certains groupes de supporters, aussi. On n’en parle peut-être pas assez, mais les groupes de supporters ne se contentent pas, en France, de juste animer la tribune ou de contester la direction. Il y a certains groupes de supporters qui vont avoir des publications, qui vont être très actifs, des médias pour diffuser ce qu’ils portent, des fanzines, qui vont mettre en place des actions de solidarité, soit un peu caritatives, soit directement la solidarité concrète, comme il a pu y avoir avec les personnels soignants pendant le Covid. Ou des fois, des soutiens, c’est plus rare mais ça a pu arriver avec certaines grèves, qu’ont pu soutenir les supporters du Red Star, avec des banderoles de soutien à certaines grèves. Ça va varier selon le niveau de politisation des tribunes en France. Il faut le dire : le mouvement ultra en France, qui est la majeure partie qui anime les tribunes en France. Ils sont quand même issus, influencés directement par ce qu’il s’est passé par la naissance du mouvement, le développement, les évolutions qu’a connu le mouvement ultra, né à la fin des années 60 en Italie. Après, une deuxième génération d’ultras a commencé à arriver dans les années 80. Le mouvement ultra français est directement influencé, inspiré du mouvement ultra italien. C’est un mouvement qui est caractérisé par une volonté d’apolitisme, en fait. En France, on est quand même très marqué par des tribunes… (il se reprend) alors, je pense que c’est assez faux, et quand on gratte un peu, on se rend vite compte qu’il y a des tribunes qui sont très nationalistes, d’autres qui vont être plus marquées par l’antiracisme. On pense à Marseille, à Bordeaux, au Red Star. Et des tribunes plus nationalistes, comme à Lyon. Voilà, sans rentrer dans les détails, sans tout lister. La revendication de tribunes non partisanes au niveau politique, c’est ce qui fonde un peu la culture ultra en France. Issue du mouvement italien, d’ailleurs. Il est né dans la période chaude de la fin des années 60, années 70, à l’époque de ce qu’on a appelé les années de plomb, mai rampant, l’autonomie italienne et tout ça. Sans être très politisé, il y avait l’influence des tribunes italiennes, de ce qui se passait à l’extérieur des stades. Même si les groupes n’étaient pas forcément ultra politisés, même s’ils avaient des noms qui étaient parfois très marqués politiquement, comme les Fedayin ou ce genre de choses, pour la première génération d’ultras. La deuxième génération d’ultras est venue avec une volonté de beaucoup plus axer sur le développement de l’animation des tribunes, des chorégraphies, des tifos, et tout ça. Avec une volonté de mettre de la distance, de laisser la politique hors du stade. Même si on remarque plein de fois, que d’une certaine manière, les groupes ultras, dans le combat qu’ils mènent pour les libertés, pour leurs droits ou quoi que ce soit, ils font de la politique, d’une certaine manière.

Si tu veux, Sébastien Louis – qui est l’auteur, l’historien, qui est la référence sur la question des ultras en Italie, et qui maîtrise le mieux la sociologie des tribunes et ce que sont les tribunes en Italie, et aussi le mouvement ultra en France – parle des ultras comme étant les syndicalistes du football. C’est, quelque part, aussi, une reconnaissance de leur rôle, que j’appelle politique, à l’intérieur du football.

Maintenant, c’est aussi des « lanceurs d’alerte » sur la question des restriction des libertés ou quoi que ce soit. Ça, on l’avait vu au moment où Édouard Philippe voulait mettre en place une interdiction de manifester, et qu’il avait assumé que c’était directement inspiré des mesures d’interdiction de stade qui frappent les ultras. Là-dessus, les ultras ont une avance de connaissance, d’un point de vue de la répression. Ils alertent depuis des années la société sur ce qui guette, ce qui menace de s’étendre à l’extérieur des stades. Encore une fois, c’est encore une expression, un concept, mais qui est pas mal à reprendre : le stade est un peu un laboratoire de la répression. Parce que ce qui vise les ultras, en termes d’interdiction, de privation, de mesure liberticide, ce sont des mesures qui ont vocation… en tout cas, ce qu’a voulu faire Édouard Philippe au moment des Gilets jaunes, même si ce n’est pas passé finalement, on sent que ça a vocation à s’étendre.

Ça peut s’appliquer à d’autres milieux, finalement, en termes de répression.

Alors, ça peut être difficilement contrôlable, d’interdire de manifestation des gens, en vérité. Mais le simple fait de le mettre en place, c’est pas quelque chose d’impossible. Les ultras alertent, depuis des années, sur ça, sur ce qu’ils vivent, d’abord avec les IDS, interdictions de stade, qui ont été mises en place dans les années 90, dans la première loi dite anti-hooligans d’Alliot-Marie. Ça passait par une condamnation en justice, il y avait un procès, la peine pouvait être une interdiction de stade de tant d’années, jusqu’à cinq ans. Après, en 2006, est arrivée une autre possibilité d’interdiction de stade, plus perverse encore, puisque ce sont des interdictions de stade sans procès, en fait, délivrées par les préfets. Ça s’appelle les interdictions administratives de stade. C’est intervenu en 2006, à l’intérieur d’une loi, la loi anti-terroriste de 2006. C’est passé comme ça, il y a eu un article qui concernait les supporters, en disant qu’un préfet peut décider d’interdire un supporter. Après, sont arrivées les sanctions collectives, avec la Loppsi. C’est Sarkozy qui devait, à cette époque-là, être ministre de l’intérieur, je pense.

En quelle année ?

Non, président ! En 2011, il était président. Loppsi 2, c’est une loi qui donne au préfet un nouveau droit, qui est celui d’interdire les supporters de déplacement. On a un durcissement régulier et constant du supportérisme. Avec, en plus, de moins en moins de possibilité de contradiction. Parce que quand c’est des décisions préfectorales, il y a possibilité de faire des recours administratifs, mais, souvent, le rendu du recours arrive beaucoup trop tard.

Il y a quand même un lien qui n’est pas fait entre les mouvements sociaux et les ultras. Alors, bon, voilà, il ne s’est jamais fait. Je ne sais pas qui peut faire ce pas-là, pour permettre que ça se règle. Je pense que c’est deux mondes qui ont peu de contact, peu de lien. Même si ça a tendance à se décloisonner ces dernières années. Parce qu’il y a une partie du milieu militant qui commence aussi à s’intéresser à la condition des supporters, à ce qui est subi par les supporters. Je pense que c’est un des enjeux, peut-être, des mobilisations futures : plus de lien entre le stade et l’extérieur. Même si ça ne correspond pas… encore une fois, je reviens sur ce que je disais : il y a une volonté de beaucoup de groupes ultras de se préserver de la politique partisane.

J’ai l’impression que ça ne porte pas en soi une logique de renversement révolutionnaire. Ça n’a probablement pas vocation à générer ça, mais est-ce que ce ne serait pas des initiatives qu’on voudrait voir advenir plus largement ? Si je pose la question différemment, quel football voudrais-tu voir advenir demain ?

Pour répondre à la première partie de ce que tu dis, je pense que c’est réjouissant de voir des clubs qui sont gérés intégralement par leurs supporters gagner du terrain. Parce que c’est un encouragement pour pas mal d’autres gens. En Espagne, quand les premiers clubs se sont créés, ils étaient moins nombreux, ça a donné de l’énergie à d’autres de se créer. Ça prend un peu la forme d’un mouvement en Espagne, de fútbol popular. Ça a un effet positif. Maintenant, la question, c’est qu’eux ne se donnent pas l’objectif de renverser la société capitaliste. Leur objectif, c’est de proposer un autre football. Globalement, ils y arrivent. Ils y arrivent bien. Et c’est super réjouissant.

Si je devais parler que de mon objectif à moi, je reviens sur ce que j’ai dit un peu au début : pour moi, le football que je veux voir, ce sera le football d’une société qui sera libérée du capitalisme. Je ne peux pas dissocier le football de la société dans laquelle il existe. Je ne peux pas répondre que juste en tant que passionné de football. Je suis aussi un prolétaire qui se fait exploiter au quotidien. C’est ça que j’ai envie de changer. Ça transformera aussi le football. En attendant, je ne suis pas un naïf, je ne suis pas sur ma planète. Je vois aussi ce qui se passe. Les gens, ce qu’ils font, forcément, je le soutiens, tous les gens qui recréent des clubs. Parce que c’est une énergie de ouf, c’est du bénévolat, c’est un engagement de malade. Ça, en fait, si Dialectik Football peut permettre de le mettre en avant, bien sûr qu’on ne s’en privera pas. Juste, c’est parce qu’on nous pose la question qu’on a aussi un constat lucide sur le fait qu’à un moment donné, si c’est pas relié à des mouvements sociaux, des luttes, ou intégré directement contre le capitalisme, pour changer la société, la transformer dans son ensemble, ça a vocation, à un moment, à se heurter à un plafond de verre. Même si, pour l’instant, ce qu’ils font, c’est ce qu’il faut mettre en avant, comme le calcio popolare en Italie, comme ce que fait le MFC 1871 dans le 20e arrondissement à Paris, comme ce que font des multitudes de petites structures qui sont beaucoup plus anonymes, moins publiques parce que leur rayonnement est plus petit. Ou ce que font certains médias…

Tu penses à qui, par exemple ?

Si je devais en citer… J’aime bien ce que fait Furia Liga, par exemple, pour parler de la Liga. J’aime bien Footballski, pour parler du football d’Europe de l’Est. Après, les autres, c’est des médias plus importants, comme les Cahiers du football. Il y a d’autres médias, qui essaient de donner un autre regard, comme le Caviar, comme le Corner.

Tu n’as pas cité So Foot (rires).

Non, je ne cite pas So Foot. So Foot, c’est une grosse machine, tu sais.

Pour conclure, et dans l’immédiat, c’est quoi, tes projets ?

Je vais reprendre un peu ce que je disais sur les clubs, dont l’objectif immédiat est de se pérenniser. Dialectik Football, c’est pareil. On n’a pas beaucoup de moyens, humains, financiers. Donc se pérenniser, durer, en soi c’est déjà un objectif. Je pense que ça passera par la constitution d’un collectif éditorial. Pour l’instant, on a du mal à le constituer, c’est pour ça qu’on est encore à l’état artisanal. Même si on aime ce qu’on fait, on en est fier, on a  vocation à créer un collectif qui pourra porter un peu plus haut les couleurs de Dialectik Football. Ça, c’est pour l’aspect média internet.

Très vite, je pense que ça devrait déboucher aussi sur des propositions papier. Pour se détacher de la dépendance au Net, aux réseaux sociaux. Et être un peu plus dans la rue, quoi, dans le concret, dans la vie quotidienne, avec un format papier. Je n’en sais pas encore plus, mais ça fait partie des objectifs, à court ou moyen terme. Et développer plus d’autres outils, d’autres supports. Je trouve que l’outil radio que celui que tu proposes, ça peut être très intéressant, sous la forme d’émission, de podcast. Ça demande d’avoir un certain talent, on ne l’a pas forcément, mais pourquoi pas intégrer dans l’équipe des gens qui maitrisent ces outils. On est super ouverts à tout ça. Et développer aussi des ateliers, pour renforcer aussi le côté éducation populaire, qu’on a envie de défendre et développer. Pour permettre aussi aux gens d’être protagonistes du football, d’aujourd’hui et pour pouvoir participer à cette transformation à laquelle on aspire, quoi, la transformation du football. Même si on ne voudra jamais mentir aux gens sur le fait que tout ce qu’on peut proposer à l’intérieur du cadre du football, on aura toujours envie de le relier aux mouvements sociaux. On n’arrive pas à se détacher de cette idée qu’on ne pourra transformer le football qu’en transformant la société capitaliste.

Okay, merci pour tout ça, je suis assez curieux de voir sur quels genres de projets ça pourra aboutir, mais en attendant le site internet : Dialectik Football, et aussi les réseaux sociaux, Facebook et Twitter, c’est ça ?

Tout à fait.

Yes, merci beaucoup encore.

Merci à toi, surtout.

La suite hier… non, demain !


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