L’autodéfense des femmes face aux violences patriarcales, avec Mathilde Blézat (2/2)

Bonjoir à toutes et tous ! On est de retour, au 11 bis de la rue des bons-enfants, toujours avec Mathilde Blézat, toujours militante féministe et autrice de l’essai « Pour l’autodéfense féministe », aux éditions de la dernière lettre, et paru en février 2022.

Avant de rejoindre Mathilde – et Gab –, pensez à vous abonner sur vos applis de podcast. Je viens d’ailleurs de voir que le podcast est disponible sur l’appli AntennaPod, appli dont j’ignorais encore l’existence il y a une heure. J’en profite pour saluer les camarades qui nous écoutent sur AntennaPod. À chaque nouvel·le abonné·e, ce sera un siège de député en moins pour les types de LREM, de l’UMP et du FN.

Bref, dans cette deuxième et dernière partie, on va voir ce qu’est l’autodéfense pour les femmes ; quelle est son histoire, depuis son apparition dans la lutte pour le droit de vote des femmes au début du 20e siècle jusqu’à aujourd’hui en Europe francophone ; de quelle manière l’autodéfense permet aux femmes de se préserver des violences physiques et psychologiques. Mathilde et Gab vont aussi nous aider à défaire nos idées reçues sur les mécanismes d’apparition de ces violences.

On a voulu produire un contenu facile d’accès si vous découvrez le sujet et en même temps approfondir si vous êtes déjà sensibilisées ou vivez ces problématiques. J’espère que cela vous plaira 😊

C’est parti !

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Sam : on a eu envie d’aborder ensemble le sujet porté dans le dernier livre que tu as écrit « Pour l’autodéfense féministe », sorti en février 2022, aux éditions de la dernière lettre. Dans ce livre, tu abordes le sujet de l’autodéfense féministe sous différents angles : l’histoire de cette pratique, d’abord, mais aussi les façons dont elle est enseignée, transmise, les effets psychologiques produits par la formation. Tu donnes beaucoup la parole à des formatrices et à des personnes formées. D’abord, qu’est-ce que c’est ? Qu’est-ce que ça n’est pas ?

Mathilde : alors l’autodéfense féministe, c’est une pratique qui, historiquement, remonte à une centaine d’années. Disons qu’il y a eu plein de formes. Moi, je me suis concentrée sur l’autodéfense féministe telle qu’elle est pratiquée en France, en Belgique francophone et en Suisse francophone aujourd’hui. Du coup, pour parler de ce mouvement-là, je suis revenu sur l’histoire de l’autodéfense féministe aux États-Unis et au Québec, Canada. Et non pas forcément dans le monde entier, alors qu’en fait, il y a de l’autodéfense féministe dans énormément de pays dans le monde. Mais voilà, je ne l’ai pas étudié. C’est pour ça que dans mon livre je parle surtout de l’Amérique du Nord, c’est pas du tout parce que c’est que là-bas que ça existe, au contraire.

Donc en fait, l’autodéfense féministe a été créé par des militantes pour se défendre elles-mêmes collectivement contre des attaques anti-féministes. C’est vraiment l’autodéfense du mouvement, avant tout. Par exemple, dans les années 1910, c’était les suffragettes en Angleterre, qui étaient donc, disons, les militantes radicales de la lutte pour le droit de vote des femmes, de la lutte suffragiste. Elles faisaient beaucoup d’action directe, des manifestations un peu violentes, elles étaient assez radicales. Elles subissaient énormément de répression policière ou qu’on peut qualifier de masculiniste. Elles se faisaient attaquer par les hommes et par la police, en gros. Il y a une femme qui était prof de ju-jitsu, qui avait un dojo avec son mari, à Londres, qui les a rencontrées et qui a rejoint le mouvement d’ailleurs. Elle a commencé à faire des cours de ju-jitsu pour les militantes suffragettes, pour qu’elles puissent se défendre contre les agressions et les violences. Petit à petit, elles ont créé une espèce de service d’ordre, qui s’entrainait toutes les semaines au ju-jitsu pour défendre les militantes. Elles se défendaient physiquement contre la police, pour empêcher des arrestations, etc. C’est un peu les débuts de l’autodéfense portée par des féministes, c’est cette histoire des suffragettes dans les années 10-20 en Angleterre. Dans les mêmes années, il y avait des choses qui se passaient aux États-Unis, plus ou moins féministes, pas forcément que des pratiques féministes. Mais c’était la mode des arts martiaux japonais, il y avait cette mode du japonisme, qui est arrivée en Europe occidentale et aux États-Unis. Donc tout le monde s’était mis aux arts martiaux, mais du coup, il y avait aussi ce développement des arts martiaux et de la boxe pour les femmes. C’est pas forcément féministe, mais il y avait des groupes qui se sont emparés de ces outils-là dans des pratiques d’émancipation féministe. Après, vers la première guerre mondiale, tout ça est un peu tombé dans l’oubli. Aussi parce qu’il y avait un retour de l’ordre moral, les forces réactionnaires ne voulaient pas que les femmes fassent de la boxe, disons. Voilà, c’est resté juste dans la police et l’armée, ou des trucs racistes, contre les hommes noirs. C’est tombé dans l’oubli.

Dans les années 70, des militantes féministes en Amérique du Nord, ne connaissant pas l’histoire des années 10, étaient aussi victimes d’agressions anti-féministes, et ont commencé à s’organiser, s’entrainer ensemble pour se défendre. Pour trouver des pistes pour se défendre. Souvent, c’est des personnes qui pratiquaient des arts martiaux et qui réutilisaient des techniques, mais aussi injectaient d’autres types de techniques, qu’elles soient verbales ou mentales.

Là, j’en arrive à qu’est-ce que c’est l’autodéfense féministe dont je parle dans mon livre, c’est-à-dire les associations qui font ça aujourd’hui en Europe francophone. Le principe de base, c’est que c’est pas parce qu’on aura fait dix ans d’art martial qu’on pourra se défendre en tant que femme, par exemple, contre des violences patriarcales. Parce que c’est pas qu’une histoire de physique. C’est beaucoup, d’abord, une histoire mentale. C’est-à-dire que… casser cette barrière mentale qui fait qu’on nous a éduquées en nous disant qu’on ne pourrait jamais se défendre contre un homme. Du coup, c’est d’abord un déclic mental à avoir. Il y a beaucoup de choses autour du mental. On a le droit de se défendre contre les violences qu’on subit. Et on en est capables. On a des outils. C’est casser ce truc de la vulnérabilité et aussi du non-droit, finalement, à se défendre. Ça, c’est assez important dans l’autodéfense féministe, qui se différencie beaucoup de tout ce qui est pratiques de self-défense, qui axent beaucoup sur le physique.

Deuxième chose importante, c’est que dans l’autodéfense féministe, il y a une description des mécanismes des violences qui est faite. C’est-à-dire que dans le stage, on va passer par un état des lieux : c’est quoi les violences qu’on subit ? Du coup, il y a une grande part de mise à mal de grands mythes. Qui seraient par exemple qu’on subit des violences, des viols… la plupart des viols auraient lieu dans l’espace public, la nuit, dans un quartier populaire, du fait d’un homme inconnu à capuche. Ce qui est assez dingue, c’est que ce mythe a la dent dure, alors que dans les statistiques, c’est sans appel : 91 % des viols sont commis par quelqu’un qu’on connait. Donc quelqu’un de l’entourage, que ce soit le conjoint, le compagnon, quelqu’un de la famille, un copain, quelqu’un du travail. Et donc c’est assez dingue que face à un chiffre aussi énorme, on en soit à dire que les viols c’est forcément dans la rue, la nuit, par un jeune non blanc. C’est vraiment terrible pour ça. Parce que ça fait que dans les situations, face à des hommes qu’on connaît, on se méfie pas, on n’identifie pas les violences qu’on va subir.

Autre exemple, ça va être de décrire c’est quoi les violences conjugales. Parce que souvent, dans les phénomènes d’emprise, on a du mal à voir… à part le truc de se prendre une claque dans la figure, la violence physique, ça, okay, on peut peut-être l’identifier. Mais en fait, il y a plein de mécanismes, avant la violence physique, qui sont de l’emprise psychologique, qui peuvent être un jour tout va bien, le lendemain tout va mal, faire porter la faute sur la personne violentée, etc. Donc c’est assez important dans l’autodéfense : partager cette description des mécanismes des violences conjugales et autres.

Par ailleurs, dans l’autodéfense, ce qu’on fait, c’est pas du kung fu. L’objectif c’est de réduire les violences, d’empêcher l’escalade des violences. Du coup, tout ce qui est autodéfense physique, qui existe dans l’autodéfense féministe, c’est le dernier recours, finalement. C’est vraiment une pratique de prévention des violences. C’est pas un sport. On peut différencier ça du sport de combat, de l’art martial, qui sont très bien, mais ce sont des sports. C’est une pratique de prévention des violences qui s’inscrit dans la lutte contre les violences patriarcales. Donc l’idée, c’est d’identifier ses limites, de savoir reconnaitre quand on se sent mal à l’aise dans une situation, et du coup d’interrompre cette situation avant que ça s’envenime, on s’embarque dans des trucs de plus en plus désagréables, puis violents, etc. Savoir poser ses limites, s’ancrer dans le sol, dans l’espace, avoir un regard et une manière de renvoyer des informations corporelles qui sont plus claires, qui mettent un stop, finalement, à des situations. Après ça, il va y avoir tout ce qui est autodéfense verbale : dire non fortement… Il y a plein de techniques d’autodéfense verbale pour mettre fin à des situations désagréables ou violentes. L’idée, c’est d’en arriver moins souvent à être confrontée à de la violence physique ou sexuelle claire. C’est de pouvoir arrêter les situations avant qu’elles s’enveniment.

Ce que j’ai voulu faire dans mon livre, c’est vraiment décrire ce qu’est l’autodéfense féministe, pour la dissocier de pratiques dont on entend beaucoup parler, par exemple le self-défense féminin. Tous ces trucs-là qui sont des cours dans des clubs de sport donnés par des gars qui ne connaissent rien au sujet des violences fondées sur le genre, et qui du coup, sont peut-être bien d’un point de vue sportif, mais pas d’un point de vue de prévention des violences. Et qui sont pleins de compétition dans le sens où ça va être très validiste, « allez, il faut que tu tapes, que tu arrives à mettre ton pied au-dessus de l’épaule et donner un coup de pied dans la tête » alors que c’est pas réaliste. Dans la vie quotidienne, non. C’est pas accessible à toutes les femmes. Et en plus, c’est pas ça qui va nous permettre de nous en sortir face à des violences, parce qu’il y a beaucoup de part de violence psychologique, par exemple. Voilà, dans les clubs de sport, ça va être ça : taper des mecs dans la rue. C’est pas de l’autodéfense féministe. Souvent, ça a une approche très sécuritaire – et souvent raciste – des violences. Allez, faut prendre aussi un taser dans ton sac, il faut avoir des caméras partout, avoir des préjugés sur tous les jeunes gars à capuche que tu croises, alors que pourtant, peut-être, c’est eux qui vont t’aider dans une situation de violence. C’est pour ça que l’autodéfense, j’avais envie d’en parler pour qu’on dissocie ça du sport au féminin, comme ça s’appelle, qui n’a aucune analyse des violences.

S : justement, cette dernière pratique ne s’intéresse pas aux mécanismes et à la façon dont les violences se produisent.

M : oui, c’est ça. C’est à côté de la plaque sur les mécanismes de violence. Je suis assez contre ces appellations. Je préfère qu’un club de sport se concentre sur faire faire du sport aux femmes, très bien. Mais qu’il ne vende pas un truc de self-défense qui est tout pourri. Où, en plus, on va rejouer des scènes violentes, il y a des trucs, des fois, qui sont vraiment… Ils n’ont pas réfléchi à ça. Finalement, ils sont plus connus que les militantes associatives qui proposent de l’autodéfense pour les femmes. Dans le monde de la prévention, il y a aussi les institutions, les écoles, qui vont travailler avec des assos qui font de l’autodéfense pour les femmes. Mais ça va être des assos de gendarmes à la retraite. Parce que leurs stages sont pas chers, ils sont à la retraite, ils ont leur retraite de gendarmes. Il y a une asso comme ça à Marseille qui bosse avec les institutions. Et c’est scandaleux ! Parce que, déjà, la police et la gendarmerie, on sait que c’est des piliers du patriarcat, ils sont pas exempts de violence. Et ils y connaissent rien. Ils vont dire « sors pas la nuit toute seule, y’a que des vauriens dans la rue » et qui, par contre, sur les violences conjugales, ne vont parler de rien. Des trucs classiques comme ça. Dans l’objectif de lutte contre le patriarcat et contre ces violences, ça ne marche pas, quoi. C’est pour ça aussi que dans le livre, j’avais envie de passer du temps à dissocier. À montrer aussi que l’autodéfense n’est pas une approche sécuritaire, c’est pas non plus du développement personnel, que l’idée c’est aussi la lutte collective. Même si on apprend des techniques qu’on va utiliser toute seule, il y a ce groupe-là de stage d’autodéfense, où on est en mixité choisie, où il y a des rituels collectifs, il y a de l’encouragement mutuel, il y a la prise de conscience ensemble. Du coup, ça crée quand même du collectif sur le moment, en deux jours, qui est assez beau à voir. Même si ça ne devient pas un groupe ou un collectif, il y a quand même pas mal de personnes qui vont s’engager dans des luttes, après avoir participé à un cours d’autodéfense féministe.

Alors qu’elles ne se reconnaissent pas féministes. Les assos ne parlent pas d’autodéfense féministe, elles disent « autodéfense pour les femmes », parce qu’on n’est pas obligée d’être féministe, même de connaître le mot pour y participer. L’idée c’est d’adapter, d’être accessible à toutes, quoi. Je dis « féministe » dans mon livre parce que c’est une pratique qui vient des militantes féministes, qui est féministe. Du coup, j’avais envie de l’affirmer, un peu comme un slogan « pour l’autodéfense féministe », comme titre, quoi. Et aussi parce que je porte une revendication. Dans le livre, j’explique bien comme les assos travaillent. Elles ne leur parlent pas de féminisme, elles ne disent pas le mot particulièrement dans les stages. C’est vraiment partir des vécus concrets, échanger des histoires, des pratiques. Il y a tout cet aspect, aussi, où c’est pas des profs qui inculquent du savoir. On échange, on partage des expériences, des outils, des stratégies d’autodéfense. La formatrice facilite, donne plein d’outils mais n’est pas là de manière professorale, à dire « il faut faire ça ou ça ». C’est vraiment axé sur l’autonomie et le choix.

Gab : sur cette mythologie de l’agression dans la rue, etc. je voulais partager un extrait d’un livre de Taous Merakchi, « Vénère. Être une femme en colère dans un monde d’hommes », où elle parle justement de cette peur de la rue, et tu en parlais aussi en première partie, de se réapproprier la nuit. Voilà, c’était pour te partager cet extrait, et c’est lu par Sarah.

« (…) parce qu’une femme seule dans les rues désertes la nuit n’est pas un individu, c’est une proie. C’est un appât. Un prétexte. Une excuse. Et s’il m’arrive quelque chose, ce sera bien fait pour moi, parce que tout le monde sait qu’on ne doit pas se promener seule et sans défense dans la nuit. Il est acquis que les femmes se font attaquer dans ces conditions – c’est normal et accepté. Si ça n’arrive pas, c’est une chance, on l’a échappé belle et on s’en est bien tirée. Si ça arrive, c’est que la règle s’est confirmée, et qu’on est tombée dans le piège.

Alors quand on se retrouve seule dans une rue la nuit, on a le ventre qui se contracte de trouille, on met ses clés entre les doigts pour se donner l’illusion d’être armée, on regarde dans les rétroviseurs, les pare-brise, les vitrines des magasins pour surveiller ses arrières sans en avoir l’air – parce qu’il faut en plus allumer le panneau « VICTIME POTENTIELLE » au-dessus de sa tête et attirer les bêtes assoiffées de peur et de domination. On retient son souffle, on garde ses écouteurs pour créer une barrière visuelle, mais on éteint la musique pour ne pas se faire surprendre. On marche vite mais d’un air décidé et assuré, et on ne souffle qu’une fois qu’on a fermé la porte d’entrée derrière soi, à triple tour. On connaît ces histoires d’agresseurs qui mettent un pied dans la porte et qui la referment derrière eux pour s’enfermer avec leur victime, alors chaque seconde compte, et on n’est jamais vraiment entièrement sûre d’être tirée d’affaire. Il peut encore sonner à la porte sous un faux prétexte un beau jour, ou s’introduire par effraction au milieu de la nuit.

Alors la lune, on la regarde par la fenêtre, et on soupire en s’imaginant flâner sous ses rayons. On s’imagine adopter un trio de rottweilers, s’acheter un taser et prendre des cours de krav‑maga pour un jour, peut-être, réussir à foutre un pied dehors après minuit sans se transformer en grosse trouille. Et quand on s’en plaint, on s’attire comme réponse que « bah oui, bah c’est normal, bah forcément, y’a des tarés, les hommes sont des animaux, bah vous savez bien comment c’est, bah fallait pas tenter le diable aussi, hein ! ». Bah, bah, baaaaaah. Ces évidences qui n’auraient jamais dû en devenir, j’en ai plein la gorge. »

Taous Merakchi, dans « Vénère. Être une femme en colère dans un monde d’hommes »

G : qu’est-ce que ça t’évoque ?

M : à la fois des peurs réelles, et tout. Mais aussi la peur, la trouille qu’on nous a infligée, inculquée. On nous a appris à avoir peur que de ce genre de situation, moi c’est ça que je critiquerais dans notre éducation. Effectivement, c’est pas faux qu’on se fait harceler la nuit. Et ça dépend de notre âge, on voit que ça change avec l’âge. Mais ça m’évoque qu’on nous a maintenues à la maison en exagérant ces peurs-là. C’est comme le mythe de la joggeuse qui se fait violer, trucider. Ça arrive tous les… je sais pas, dix ans, sept ans, alors qu’il y a tous les jours des nanas qui se font défoncer la gueule, qui se font violer, qui sont violées par ailleurs, quoi. Ça m’évoque cette peur qu’on nous a inculquée, et qui du coup nous paralyse, nous fait rester à la maison. En plus, ce qu’elle dit très bien, très justement, c’est que si on brave cet interdit-là, mais qu’il nous arrive quand même quelque chose, on va nous dire que c’est notre faute. C’est le truc qui s’auto-alimente. On ne peut pas être tenue pour responsable d’avoir été agressée.

Déjà, là, dans son texte, elle donne plusieurs pistes d’autodéfense, en tout cas ses stratégies à elle, qui sont des stratégies communes à plein d’entre nous : avoir ses clefs entre ses mains, ne pas allumer le panneau « victime potentielle », c’est-à-dire avoir peur mais ne pas le montrer, ne pas envoyer ces signaux-là, etc. Alors, c’est beaucoup de culpabilisation et tout, on voit d’où ça vient, mais c’est des stratégies d’autodéfense. Refermer la porte vite, etc. C’est des stratégies.

Par exemple, une formatrice d’autodéfense… parce que, comme tu disais, j’ai interviewé des formatrices et des participantes à des stages, nombreuses. Et les formatrices, je les interviewées en tant que formatrices, mais aussi comment vous avez rencontré l’autodéfense. Et toutes l’ont rencontrée en faisant un stage, en ayant des vécus de violence. Elles sont aussi des participantes, d’abord. Il y en avait une qui me racontait qu’au moins – enfin, il y en a plusieurs qui racontent ça, mais je parle d’un cas – avoir les outils en tête, de les avoir appris, ça permettait d’évacuer ce genre de peur. C’est-à-dire que les risques sont toujours là, mais c’est pas de notre faute, c’est pas de notre ressort. Mais d’au moins avoir travaillé sur quelques pistes d’autodéfense dans tous les contextes, mais par exemple ce contexte-là, de la nuit, ça permet de sortir de manière plus sereine. Au lieu de focaliser sur la peur panique – la peur peut être une bonne adrénaline, mais la peur paralysante, qui empêche de sortir ou qui tétanise – c’est se focaliser sur les options qu’on a. Sur les stratégies qu’on peut mettre en place pour se défendre. Du coup, c’est pas tout à fait pareil de sortir en mode « peur panique, je n’ai aucun outil », ou de sortir en se disant « s’il y a ça, je fais ça, s’il se passe ci, je fais ça, quelles sont les possibilités, c’est quoi le chemin » et tout. Bien sûr, on est toujours responsable de son autodéfense, mais bon, on n’a pas abattu le patriarcat, on va quand même subir des violences. Souvent, les gens peuvent dire « oui mais du coup, tu es super angoissée, c’est de l’hyper-vigilance ». En fait, non : avoir des outils d’autodéfense limite… de toutes façons on avait la peur panique de sortir, etc. D’avoir des outils, au contraire, c’est… tu as tes petites stratégies, et après, tu peux arrêter de stresser. Ça fait partie de la prévention, quand on traverse une rue, quand on fait du vélo dans un espace urbain motorisé, oui, on pense aussi aux risques, mais du coup on a quelques pistes de prévention. Et du coup, on le fait quand même. Pourquoi, dans les écoles, on va faire des trucs de prévention routière, de prévention des maladies sexuellement transmissibles, mais pas par rapport aux violences. Un tabou total dans le milieu scolaire. Pourquoi on devrait avoir les yeux fermés ? On nous a toujours appris à baisser le regard, pourquoi on ne nous a pas appris à observer autour de nous ce qui se passe ?

S : il y a un truc que tu développes beaucoup dans le bouquin, c’est que pour les associations, il y a une importance donnée au fait de proposer des stages au niveau du public, non pas aux femmes comme étant un public universel, homogène, mais d’adapter les contenus, les stages à différents publics, en fonction de critères intersectionnels. Pourrais-tu expliquer les raisons qui amènent à cette démarche-là ?

M : il y a plusieurs raisons. Mais, peut-être, le truc important, c’est pas de mettre les gens dans des cases et de leur dire « tu as ce handicap, il faut que tu ailles dans ce stage-là ». Ce qui s’appelle le stage de base ou stage classique. Le stage classique est ouvert à partir de seize ans, jusqu’à n’importe quel âge. Il n’y a pas de restriction : on peut être une femme trans, une femme noire, en fauteuil roulant ou quoi, et y participer. Mais ouvrir cette possibilité d’approfondir les questions, de faire d’autres mixités, ce que j’ai appelé des mixités choisies additionnelles, pour, déjà, travailler plus en profondeur mais aussi pour ouvrir… parce que les personnes ne vont pas forcément se dire « oui c’est ouvert à toutes, mais moi, je… », enfin… C’est comment on se situe dans le monde. C’est un truc pour femmes blanches de trente ans, hétérosexuelles, même si c’est écrit « ouvert à toutes », c’est pas forcément évident : on a toutes intégré quelles sont les barrières auxquelles on se confronte. Et parfois, passer par un stage, un autre format, permet de se sentir plus accueillie, concernée par des trucs, quoi.

La revendication politique des personnes qui faisaient de l’autodéfense et qui ont décidé de faire des associations, c’est de pouvoir offrir des stages à toutes les femmes du pays. Quelles qu’elles soient, où qu’elles soient, pour qu’elles puissent se défendre contre les différents types de violence qu’elles peuvent vivre. Qui ne sont pas forcément que des violences fondées sur le genre, d’ailleurs. Pour que ce présupposé, cette volonté-là soit réaliste, c’est vraiment l’objet de mon livre : confronter mon vécu et ceux des personnes qui me ressemblent à d’autres femmes qui n’ont rien à voir avec moi, comment elles ont vécu ces stages-là. Pour voir si réellement c’est adapté à toutes. C’était assez convaincant parce que plein de femmes différentes étaient hyper emballées par l’expérience. C’était un bon indice. Donc, concrètement, on le sait, quand on fait des trucs militants, on réfléchit… l’inclusion, « l’inclusion » j’aime pas ce terme. L’adaptation à toutes, le fait d’être accessible à toutes, ça ne se décrète pas, il faut y réfléchir, à comment tu présentes les choses. Déjà, elles utilisent pas le mot « féministe ». Où est-ce que tu les fais, par exemple, les assos essaient de travailler le plus possible avec des institutions sociales, pour proposer des stages gratuits pour les habitantes, dans des centres sociaux, dans des quartiers populaires, dans des écoles, des maisons de séniors, voilà.

Par exemple, dans les stages d’autodéfense, il va y avoir des modules pour les adolescentes, ou les filles à partir de huit ans. Et tu ne fais pas les mêmes stages qu’avec les adultes. Parce que déjà, elles ne vivent pas les mêmes types de violence. Elles n’ont pas le même statut : être mineure, c’est une domination supplémentaire qui se surajoute à toi. Tu ne peux pas partir habiter ailleurs, il y a plein de choses que tu ne peux pas faire quand tu es mineure. Tu n’as pas les mêmes droits, quoi. Et aussi des outils, parce qu’elles n’ont pas les mêmes intérêts… il y a des outils qui sont plus ludiques, on travaille avec des adolescentes sur des bande dessinées ou des petits films, du Tik Tok, j’en sais rien. Des outils avec des albums, des choses à coller au mur, avec de la couleur. Présenter des stratégies d’autodéfense et y réfléchir, ça ne va pas être la même façon de les présenter à des ados qu’à des femmes adultes, par exemple.

Il y a un autre type de stage dont je parle dans mon livre, c’est des ateliers sécurité avec des femmes de plus de 55 ans. Là, c’est pareil, c’est une asso belge qui les a mis en place parce qu’elles se rendaient compte que les femmes de plus de 55, 60 ans ne venaient pas s’inscrire aux stages d’autodéfense. Parce qu’il y a cette image qu’il faut être en super forme physique, alors que tous les outils sont adaptés à toutes. C’est-à-dire qu’on peut être en fauteuil roulant, on peut même faire les exercices physiques assises. On peut les adapter quelles que soient nos capacités physiques. Mais donc psychologiquement, les femmes plus âgées ne venaient pas. Donc elles ont dit « on va créer des stages pour les femmes plus âgées, comme ça après, elles sauront que c’est pour elles, et elles peuvent venir aux autres stages ». Donc ça faisait des groupes avec des femmes de 90 ans qui viennent en disant « je ne peux rien faire physiquement, j’ai une canne », ben non, on va apprendre que c’est un super outil, une canne, tu peux te défendre. Il y a plein de choses verbales et mentales, des bonnes stratégies adaptées, c’est pas forcément savoir donner un coup de pied dans le ventre.

Sur les questions intersectionnelles, il y avait aussi les questions des différents handicaps. Par exemple, il y a des assos qui mettent en place des stages interprétés en langue des signes. Parce que pour le coup, c’est une question de communication, de langue de communication. Des femmes sourdes, signantes, n’entendent pas et ne parlent pas le français oral. On interprète en langue des signes. C’est à la fois pour interpréter le contenu mais aussi pour avoir un groupe de femmes sourdes qui vont aussi discuter de sujets de discrimination en tant que femmes sourdes. C’est aussi ce truc de la non-mixité, de la mixité choisie, où des sujets émergent parce qu’on est entre personnes concernées par une même discrimination. Il y a des stages développés pour les femmes à mobilité réduite ou en fauteuil roulant. En fait, tout le monde peut participer au stage classique, de base. C’est toujours adapté. Mais après, dans ces stages-là, on va approfondir plus, voir plus de techniques avec un fauteuil roulant, plus de discussions sur les discriminations qu’on peut vivre du fait qu’il n’y a pas d’accessibilité, qu’il y a beaucoup de mépris quand on est en situation de handicap. Pareil sur d’autres types de handicaps, par exemple cognitifs ou intellectuels. Voilà, l’idée c’est de développer des modules, en tout cas faire des groupes pour pouvoir approfondir des outils sur des sujets particuliers. Parce que c’est des participantes qui amènent aussi les histoires qu’elles ont vécues. Donc coller plus au besoin, aux réalités, aux demandes des personnes qui viennent. C’est pareil, il va y avoir des choses qui vont axer plus sur la lesbophobie, d’autres sur le racisme. Je parle avec une formatrice qui essaie de réfléchir à une autodéfense féministe qui soit plus antiraciste, qui prenne plus en compte que ça ne l’est, même si ça l’est déjà, ces questions-là, avec des groupes en mixité choisie de femmes racisées, par exemple. Parce que les stratégies ne sont pas forcément les mêmes, les analyses ne sont pas les mêmes.

S : quel conseil ou quel message aimerais-tu faire passer aux personnes qui nous écoutent, et qui aimeraient, ou pour les inciter à agir davantage ?

M : j’avoue, celle-là, j’ai pas préparé la question ! (rires) Des conseils ? C’est assez dur, parce que j’ai pas envie de donner des injonctions aux gens, honnêtement. C’est vraiment le principe de base de l’autodéfense. (elle hésite) Je sais pas, j’ai pas envie de dire aux gens « il faut vous engager plus », je suis pas un parti politique. Mais par contre des gens qui auraient envie et qui seraient en recherche d’engagement… si, peut-être oser s’auto-organiser, s’organiser avec d’autres. Se donner ce droit-là, peut-être, voilà. Parce qu’il y a aussi, je pense… parfois, on ne se sent pas légitime à lutter sur des sujets, parce que c’est pas des sujets qui existent, et en fait… si, parce qu’il y a d’autres personnes qui les vivent, et les faire exister dans l’espace politique ou médiatique, c’est important.

Je pense par exemple à des sujets… quand on faisait « Notre corps, nous-mêmes », on avait plein de chapitres : la grossesse, l’accouchement, et tout. D’un coup, j’ai dit « faut qu’on parle du post-partum, de l’après-accouchement ». Il y en a quand même pas mal qui avaient pas d’enfants « c’est quoi ce truc ? ». J’étais là « c’est le pire moment ». C’est là où il y a plein de dépression, là où les meufs se retrouvent toutes seules. Tout le monde s’en fout. Autant toute la société médicale, et la société en général, survalorise, surprotège le moment de la grossesse, mais pas pour les femmes en elles-mêmes, pour le bébé qui est dans le ventre, et pour la reproduction de la patrie. C’est assez frappant. Mais après, on nous laisse complètement à l’abandon : on peut dire qu’on a mal partout, les médecins n’en ont rien à foutre. Les gens pensent que tu es en congés. Si tu es militante, il y a plus personne qui vient te voir alors que ça fait des années que tu luttes sur plein de trucs et que tu es toujours là, dispo, et il n’y a plus personne. Pour moi et d’autres qui avaient des enfants, ce truc est invisible dans la société et les milieux féministes, sur les deux plans. Et c’est un énorme moment de fragilité, de dépression : les femmes ont 70 fois plus de risques de se suicider dans la première année de leur enfant que dans tout le reste de leur vie. C’est énorme. Voilà, ça n’existe pas, donc il faut qu’on en parle. D’ailleurs, quand on a sorti le livre, il y a eu ce mouvement d’Illana Weizman et d’autres sur Twitter et ailleurs, qui s’appelait #MonPostPartum. C’est marrant parce que c’était au moment où on allait sortir le livre. Elle a sorti ce hashtag et c’est devenu assez viral. Voilà, les gens qui ont montré les photos de la réalité, des témoignages de la réalité, de ce qui se passait après un accouchement. Et qui ont réussi, du coup, à faire exister politiquement ce sujet, alors qu’elles en souffraient.

C’est peut-être ça mon conseil, même si je veux pas donner des conseils : c’est se donner le droit à parler de ces sujets. Sur la question du handicap, c’est pareil : moi, en étant sourde, les gens ne savent pas ce qu’on va vivre. Ça ne parait pas des sujets importants, mais en fait, si on a envie de lutter sur un sujet qu’on vit, il faut le faire. Il y a d’autres gens qui rejoindront cette lutte, il y a d’autres gens que ça libèrera. Voilà, j’avais pas préparé, mais c’est peut-être ça que j’ai envie de dire. Et ne pas s’auto-flageller parce qu’on ne lutte pas non plus. On fait ce qu’on peut. Tout le monde lutte au quotidien, d’une manière ou d’une autre.

S : pour terminer, il y a plusieurs évènements que tu prévois bientôt ?

M : ouais, sur le livre « Pour l’autodéfense féministe », j’ai déjà fait une bonne tournée, qui continue. Juste après, normalement le 6 mai, je viens à Valence, mais date à confirmer, à la librairie Notre temps. Le 14 mai à Toulouse, on fait une après-midi entière sur l’autodéfense féministe, avec des tables rondes, des révisions de stage d’autodéfense, plein de trucs chouettes avec plein d’assos.

S : ça, ce sera à la Chapelle ?

M : à la Chapelle, ouais, à Toulouse. Le lendemain, dans le Tarn, le 15 mai, à Rabastens, je fais une présentation du livre, avec une militante sourde aussi, qui a fait pas mal de stages et que j’ai interviewée dans mon livre. Ensuite, en mai il y a d’autres trucs en cours de calage. Puis en juin, le 9 juin, je suis à Grenoble, le soir, pour présenter le livre au 102. Le 10 juin, le soir, j’anime le caféministe de l’association des femmes sourdes citoyennes et solidaires. Pareil, ça aussi ce sera en mixité de femmes sourdes. Mais le lendemain, normalement, il y aura peut-être une présentation publique dans une bibliothèque à Paris.

Pour les infos sur la tournée, il faut soit aller voir le site des éditions de la dernière lettre. Mais vu que c’est plutôt moi qui gère la tournée, soit sur ma page Facebook, ou mon Twitter, sur lequel je poste toutes les infos sur la tournée.

S : merci pour ça. J’en profite pour préciser que tous les épisodes de rue des bons-enfants ont leur retranscription écrite, en particulier pour rendre les contenus accessibles. Je te remercie encore beaucoup pour cet échange, merci Mathilde, merci Gab !

M : merci à vous !

G : merci !


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