Alex : « La lutte contre le système capitaliste, patriarcal, impérialiste est partout, au quotidien »

Épisode numéro 3 aujourd’hui ! Et on accueille Alex ! S’il fallait mettre une seule étiquette pour caractériser ses engagements, je serais bien embêté, car, outre la lutte antinucléaire, elle s’engage aussi sur d’autres fronts, dont on va parler ensemble. On a beaucoup parlé d’engagement, que je qualifierais disons d’alternatif, dans le sens où cet engagement ne se réalise pas dans des organisations qui ont pignon sur rue. Et toute la fin de l’échange m’a paru stimulante, sur les perspectives de la lutte, sur les façons de s’adresser et d’inciter les personnes déjà convaincues à s’engager. Voilà c’est en tout cas un épisode dont je suis très content et très fier. Je remercie encore Alex de s’être prêtée au jeu, c’était chouette.

Si cet épisode vous a plu, merci de le faire connaître, notamment sur les réseaux sociaux. On a encore besoin de gagner en visibilité. Et si cet épisode vous a plu, surtout, une petite suggestion, comme ça au passage : vous sortez la phrase qui vous a le plus marqué, vous la recopiez sur une feuille de papier canson que vous collerez sur la porte de vos toilettes. Ça fera réfléchir vos invité·e·s qui vous remercieront, c’est sûr !

Allez, c’est parti !

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Rassemblement près de Bure contre le projet de poubelle nucléaire Cigéo, en mixité choisie, en septembre 2019 (crédits : Roxanne Gauthier, Reporterre).

Salut Alex ! On s’est rencontrés il y a un peu plus de six mois. On s’est mis à préparer une action ensemble, action qui réunit plusieurs organisations. C’est en préparant cette action que je me suis rendu compte qu’on a des pratiques assez différentes. C’est pour cette raison que j’ai eu envie qu’on échange pour ce podcast, rue des bons-enfants, qui traite, en un mot, des luttes. Et je te remercie d’avoir accepté mon invitation ! Je n’ai pas trouvé de thème qui pourrait chapeauter l’ensemble des sujets que j’aimerais aborder avec toi. Ces sujets seront, en vrac : ton parcours, on discutera de la notion de militantisme, on parlera aussi de la lutte à Bure, contre le projet d’enfouissement de déchets radioactifs. Première question : pourrais-tu te présenter ?

Avec plaisir ! Moi c’est Alex. J’ai une trentaine d’années. Je vis dans une zone plutôt rurale, en collectif. Et je dirais que politiquement, je me rapproche de tendances et mouvements libertaires, et que les sujets sur lesquels je suis particulièrement active seraient les questions féministes et antinucléaires et d’écologie plus largement. Mais mes bases politiques brassent beaucoup plus larges et sont plus proches de luttes anticapitalistes et anti-impérialistes.

J’aimerais bien qu’on revienne sur le début de tes engagements : Comment as-tu franchi le pas pour rejoindre un groupe, t’engager pour une cause ? Y a-t-il eu justement un pas à franchir ou bien cela a-t-il été plutôt un cheminement progressif ?

Je n’étais pas tant à l’aise quand j’ai réfléchi à cette question. Je me suis rendu compte que c’était pas forcément très inspirant comme parcours, parce que… politiquement je suis contre l’héritage, n’est-ce pas ! (rires) Mais on a tous des héritages culturels qu’on ne peut pas refuser. Et en fait, oui, c’est un héritage familial. Je pense que ce n’est pas du tout la seule manière de faire de la politique ou d’y rentrer. Mais c’est vrai que pour moi, jusqu’à mes études supérieures, l’action politique a été représentée par le combat syndical et par les mouvements sociaux, par les luttes, par le syndicat que je voyais à travers ma famille, etc. Cela m’a amenée très vite à moi-même en intégrer, et après, à plutôt affiner mes opinions politiques et à rentrer dans divers types d’organisations, etc. Cela a clairement été un cheminement dont j’ai hérité, finalement. Mais je pense qu’il y a plein d’autres manières de se politiser et de rentrer dans l’action politique.

On reviendra certainement sur cette question, de comment faire pour amener des personnes, ou comment des personnes font pour rentrer dans l’action politique. En préparant cette discussion, tu m’as dit être assez frileuse avec l’emploi du terme « militantisme » et du terme « militant·e ». Pour quelles raisons ?

Je sais pas si je suis frileuse, en tout cas c’est vrai que moi-même je l’ai utilisé beaucoup, je l’utilise encore parce qu’en fait c’est tellement présent dans notre langage, je suis inscrite de ça quoi. Mais c’est vrai que, ces dernières années, en reconsidérant peut-être mes opinions politiques et mes bases politiques, je me suis rendu compte que, outre la militance et la militance dans des organisations, etc. l’action politique est partout, au quotidien, dans la lutte du quotidien, parce que la lutte contre le système capitaliste, patriarcal, impérialiste, raciste, il est tout le temps, au quotidien, dans nos vies. Le terme « militant » crée une distinction forte entre des personnes qui auraient ce statut, parce qu’elles auraient milité, du coup, parce qu’elles auraient été dans des organisations, parce qu’elle aurait un palmarès, un CV un peu, qui pourraient leur donner ce titre, ce rôle. Ces dernières années, j’ai croisé beaucoup beaucoup de personnes qui étaient en lutte fondamentalement, et qui étaient en lutte perpétuelle contre des dominations de classe, contre des dominations de genre et autres. Leur action politique était parfois, je trouve, cent fois plus pertinente que la mienne, ou autre, mais ils n’avaient pas le droit à ce statut ou même ne se l’attribuaient pas. Du coup, il y avait un truc d’entre-soi, de ressemblance, de participer à des grosses organisations. C’est un peu un titre, un rôle, qui parfois, je trouve, nous sépare un petit peu. Je dis « nous » : lapsus révélateur ! Ça sépare d’autres formes de lutte que je trouve largement légitimes.

J’allais te demander si tu penses qu’il existe un militantisme en dehors des associations connues nationalement et des ONG professionnalisées. Quelles formes cette façon de s’engager peut-elle prendre ? En quoi est-ce complémentaire du militantisme traditionnel, sans connotation péjorative ?

Ces formes d’action politique en dehors des organisations, des associations, des structures nationales, non seulement elle existe, mais je pense que politiquement elle est indispensable. Elle peut se structurer de manière différente et elle existe de manières différentes. C’est aussi bien les plus petites structures et les plus petites associations qui vont plus être sur des sujets locaux ou régionaux, qui vont plus être à l’échelle d’une ville ou d’un territoire, qui connaissent des problématiques particulières et qui sont aussi importantes. Ça peut être aussi des groupes non structurés sous la forme d’associations, mais qui vont être plus des collectifs autonomes, des groupes affinitaires, etc. Les grosses organisations nationales sont hyper intéressantes. Elles ont une fonction dans la lutte : elles vont être plus visibles médiatiquement à des moments donnés, elles vont avoir des forces de frappe à des moments précis qui sont intéressantes. Mais du fait de leur poids, elles sont plus lentes, ne sont pas très réactives, elles sont plus consensuelles aussi, du fait de leur grosseur, quand elles ne sont pas des partenaires de dialogue des gouvernants. Elles ne connaissent pas non plus les problématiques locales, qui sont tout aussi importantes. Du coup, pour moi, on a absolument besoin de ces structures plus locales mais aussi de ces petits groupes autonomes et affinitaires qui sont plus réactifs et souvent qui portent aussi des positionnements plus radicaux, et du coup qui sont importants dans l’échiquier pour aussi tirer la radicalité dans l’autre sens. Sur ce truc de réactivité, je le vois au quotidien dans nos villes et dans nos territoires : souvent, on a besoin d’être hyper réactif sur… je sais pas, des expulsions, des occupations, des cantines populaires, sur tout plein de choses qui ont besoin d’être ultra réactives, qui ont besoin souvent de dépasser le cadre légal. En fait, les grosses orgas sont un peu tout le temps obligées, pour leur statut, de vraiment respecter des règles qu’on ne trouve pas légitimes. Et justement, avec ce côté plus réactif des petites structures ou des groupes informels, on peut dépasser ça.

Cette façon de s’engager permet à la fois d’établir un rapport de force différent mais aussi de construire des alternatives. On n’est pas forcément uniquement dans la logique de lutte mais aussi de construire des alternatives. Tu parlais de proposer des soupes populaires, là c’est pas directement dans la logique d’un rapport de force.

Pour moi, ça fait partie du rapport de force. On n’est pas du tout dans la construction d’alternatives quand on est dans la rue et qu’on pose une table sans demander l’autorisation à personne. C’est se réapproprier l’espace public. Ça fait complètement partie du rapport de force. Quand on estime que, qu’on ait le droit ou pas, il faut faire de la distribution de bouffe, il faut faire des cantines pour faire du lien social. Et pas par charité, parce que c’est un moyen de se réapproprier l’espace public, parce que c’est un moyen que les gens se rencontrent et croiser différents milieux, etc. Dans ce genre d’actions, on est profondément dans la lutte et dans l’établissement d’un rapport de force, pas du tout sur la construction d’alternatives.

Tu pourrais développer cette idée de réappropriation de l’espace public ? Tu estimes aujourd’hui que l’espace public est un enjeu politique, de confrontation entre les classes dominantes politiquement et économiquement et le reste de la population ?

C’est un rapport de force qui s’exprime vraiment fort dans la rue, en fait. On le voit tout le temps : que ce soit entre les différents quartiers d’une ville et les différentes classes sociales qui les composent. Il va y avoir entre quartiers des rapports de force. Et encore plus avec l’aménagement des villes et avec la gentrification qui s’opère par les projets urbains, et par la spéculation immobilière, et la complicité avec les mairies. Ça, c’est purement des luttes de territoires, d’espace où ça se joue dans la rue. Ça se joue sur se réapproprier les murs, se réapproprier les logements vides, se réapproprier la rue, pure et simple, quand on n’est pas censé y être. Ça, c’est plus sur les rapport aux classes dominantes et à l’État. Mais en fait, c’est vrai sur tous les sujets. C’est vrai sur se réapproprier, quand on n’est pas un mec, c’est se réapproprier l’espace public en osant sortir alors que c’est des endroits où on n’est pas attendu après certaines heures et passées certaines activités. C’est certains quartiers entièrement blancs où c’est se réapproprier l’espace que d’y aller et de faire ses trucs quand on n’est pas blanc dans certains quartiers. La rue c’est vraiment, pour moi, une expression de tous les rapports de force, de tous les rapports de domination et où on peut vraiment… c’est là où on peut lutter, quoi, vraiment. Et pas seulement par la manif. Mais par mettre des tables et diffuser des brochures, par faire des collages sur les murs, par tout, quoi. Par notre simple présence, parfois, qui dérange.

Tu me disais que ton engagement se concrétise dans les interstices, les creux, en parallèle des grandes mobilisations. Est-ce que tu pourrais expliciter cette idée ?

Oui ! Quand on parle de militantisme, notamment, et de lutte politique, je pense que c’est assez dommageable et dangereux de penser seulement en termes de temps forts et de mobilisations. Ces mobilisations, du coup, qui sont les temps forts de la lutte, qui vont être les grandes manifs d’opposition à une réforme, qui vont être les conférences sur le climat, qui vont être les grandes manifestations contre les violences policières pour les militants antiracistes. Et c’est trop important, vraiment. C’est des temps forts qui nous permettent de nous retrouver, qui nous permettent de nous compter, qui nous permettent de nous rencontrer, où là, on peut se compter et voir si on a le rapport de force, etc. et c’est génial. Mais faut pas oublier que, en fait, c’est juste des temps réguliers et que, au milieu de ces temps, c’est là où tout se passe, c’est là où on construit des choses de fond, c’est là où on fait de l’information, de la sensibilisation, où on recrute des personnes. C’est là où on prépare la suite, en fait, où on se construit politiquement aussi. En fait, quand on arrive à avoir un argumentaire prêt pour la mobilisation, c’est aussi parce qu’il y a eu blinde de réflexion théorique et politique en amont pendant ces fameux interstices, quoi. Il y a aussi le fait que, trop souvent, les mobilisations sont hyper orientées en réaction à quelque chose. Je trouve ça super important d’être dans la réaction et l’opposition à des choses horribles qui se passent, que ce soit des réformes, ou autres. Mais on se laisse dicter notre agenda ! Nos mobilisations sont calquées sur l’agenda de nos ennemis et de nos adversaires. Si nous, on n’a pas nos propres agendas, nos propres plannings, etc. ça, ça se construit justement au milieu. C’est justement en dehors de ces grands moments, grands temps forts, qu’on va construire, qu’on va penser aux points forts qu’on voudrait dire. Voilà quoi, ne pas se laisser dicter notre agenda, et ça se passe dans ces interstices. À titre très personnel, je pense que c’est hyper important de se dire qu’on est tous différents, dans les gens qui luttent dans nos collectifs. On a des affinités particulières avec des choses différentes. Personnellement, je sais que je vais me sentir mieux, justement, je vais me sentir plus utile, plus efficace et plus à ma place dans ces fameux interstices. Et d’autres seront beaucoup plus à fond pendant ces moments de mobilisation. Il n’y a pas un truc mieux que l’autre, quoi.

Justement, sur ce point-là, pour des personnes qui sont aujourd’hui peu engagées, comment d’après toi, est-ce que ces personnes doivent choisir la façon dont elles vont s’engager ? Est-ce que justement elles le font en fonction de questions d’efficacité, d’aller vers le résultat ? Ou bien se dire « je me sens bien dans cette façon de faire, alors c’est cette façon de faire que je vais choisir » ?

Elle est pas un peu orientée ta question ? (rires) Moi, je pense souvent stratégie. J’ai du mal à m’enlever ce cerveau très orienté vers l’objectif, qui a toujours envie de réfléchir à ce qui est stratégiquement pertinent, qu’est-ce qui va nous rapporter le plus stratégiquement, à tel moment il faudrait faire plus ci que ça. Et je pense vraiment que certaines actions politiques sont plus, à un moment t, vont être plus stratégiques que d’autres. Et ça, il faut y réfléchir. En revanche, juste, écoutons-nous, quoi. Il y a des choses qu’on kiffe faire, d’autres qu’on kiffe pas faire. On ne va pas se lancer… oui, je suis pour apprendre à faire plein de choses et, des fois, se faire un peu violence pour apprendre des choses qu’on ne fait pas bien. Mais, de fait, on a aussi des spécificités qui font qu’il y a tel type d’action ou tel type de structure qu’on préfère, et pour moi il faut vraiment… Le monde est déjà assez violent, il faut aussi aller vers ce qui nous fait du bien et ce qui nous apporte du plaisir. Pour moi, lutter, c’est pas du tout quelque chose qui me fait mal. Ce qui me fait mal, c’est d’être dans cette société qui est complètement horrible. C’est lutter qui me fait du bien, c’est être dans le combat, dans l’opposition à ce qui me fait vriller. Du coup, si je commence à me faire du mal en faisant des trucs qui me font bader dans cette lutte, bah non, en fait. Je cherche du plaisir, de la joie, de la réjouissance. Je suis déjà assez en colère en général.

Je voulais qu’on s’arrête brièvement sur la lutte contre le projet Cigéo, le projet d’enfouissement de déchets radioactifs, prévu à Bure, à la limite entre la Meuse et la Haute‑Marne : quelles sont les personnes qui luttent là-bas ? Quelles formes cette lutte prend-elle ?

Est-ce que tu me permets de rajouter un petit mot sur la lutte à Bure ?

Vas-y.

La lutte à Bure est particulière, et j’invite toutes les personnes qui écoutent à se renseigner là-dessus, à venir sur place, et à s’intéresser à ce sujet qui est juste passionnant. Le projet d’enfouissement Cigéo, c’est vraiment le talon d’Achille de la filière nucléaire. C’est le dernier maillon de la chaîne, et c’est celui qui n’existe pas, justement, pour l’instant. Et l’État français veut absolument, et à tout prix, trouver une solution aussi terrible, catastrophique, pourrie techniquement soit-elle, pour cacher la poussière sous le tapis, pour faire disparaître ces déchets qui l’encombrent, qui nous dépassent, qui nous surpassent, qui nous inondent. Et pouvoir dire « il n’y a plus de problème », du moins, il est caché, donc on peut perpétuer, continuer la filière nucléaire. Moi, je la trouve passionnante, cette question des déchets. Ça mêle notre rapport à l’éternité, notre rapport à notre environnement. Comme toujours, l’industrie enfouit les déchets qu’elle ne veut pas voir pour ne pas voir ses conséquences. Ça parle de notre rapport à l’éternité, en tant qu’humains qui allons laisser sur la planète des trucs qui font durer des centaines de milliers d’années. Bref, c’est juste passionnant, donc si ça vous intéresse, franchement mais allez lire des trucs sur Bure, sur le projet Cigéo, sur l’enfouissement des déchets nucléaires.

Et pour répondre à ta question, cette lutte est aussi complètement passionnante par les personnes qui la structurent, et par les différentes luttes qui la structurent. Le projet d’enfouissement à Bure est dans les tiroirs depuis 1993. Du coup, depuis 1993, il y a une opposition sur place. Qui a été pendant quasiment 20 ans, quelque chose de très local. Les habitants, habitantes de Meuse et de Haute-Marne qui se sont opposés, qui ont manifesté. Malgré leur opposition, bien qu’acharnée, c’est un territoire hyper peu peuplé, et clairement, en termes de nombre, ils n’avaient pas le rapport de force. Le projet s’est fait petit à petit, d’abord à l’échelle de la construction d’un laboratoire de recherche. Et à partir des années 2000-2010, et puis surtout à partir de 2015, il y a eu l’arrivée massive de nouvelles personnes, de nouveaux militants, de personnes qui venaient d’ailleurs géographiquement, mais aussi d’ailleurs en termes d’histoires et de cultures politiques. Et là, il s’est passé quelque chose d’assez incroyable, quoi. On a eu des groupes très différents, des gens très différents qui avaient des histoires, des cultures politiques différentes qui ont dû commencer à bosser ensemble, à travailler ensemble, finalement, très vite en 2016, à occuper une forêt ensemble. Donc évidemment, c’est plus par le fait de modes d’action plus spontanés, plus radicaux que le Bois Lejuc a pu être occupé. Mais finalement, cela faisait complètement consensus. Et là, moi je trouve que dans la lutte à Bure, on a vraiment eu, à un moment, un état de grâce, où on a vu à quel point la complémentarité des cultures politiques et des modes d’action était la seule solution, quoi. En fait, c’était quand on arrête de se taper dessus, alors qu’on a un objectif commun et un ennemi commun, mais qu’on préfère taper sur notre voisin, parce que soi-disant il ou elle va desservir la lutte parce qu’il faudrait faire comme nous, on croit que c’est bien de faire. Il y a eu comme un petit moment, une petite fenêtre, où tout le monde a un peu bougé sur ses positions, où les… je sais pas, les plus radicaux des radicaux et les assos historiques et les vieux paysans et les assos environnementalistes et autres, tout ce petit monde a un peu bossé ensemble, quoi. Ça, c’était fort. Fort fort fort. Après voilà, clairement, l’État a flippé, a fort flippé de ça. Et la répression a été à la hauteur de ce qui avait été accompli. La répression a été hyper dure, hyper forte, en 2017-2018. Du coup, c’est très très dur de tenir ce liant, ce truc entre les différentes composantes, quand, en plus, on a quand même une propension certaine à se taper dessus entre nous dès la première difficulté. Mais aussi, en fait, c’était un des objectifs de l’État nucléaire qui réprimait que de diviser pour mieux régner. Ça, ils l’ont parfaitement compris, que notre alliance, et le fait qu’on travaille ensemble et qu’on commence vraiment à se structurer entre groupes très différents, c’est ça qui leur faisait peur. Et ils ont cherché à tout prix à justement, désolidariser, dissocier, etc.

Tu penses que c’était une stratégie conscience de la part de l’État nucléaire de dire « on voit qu’iels sont en train de se structurer, d’agréger des formes très différentes et donc il faut briser cette unité » ?

C’est clair. Très clair. C’est tout l’enjeu de l’instruction pour association de malfaiteurs qui s’est passé. On l’a vu à maintes reprises, en fait. Que ce soit dans la répression locale, sur de la répression policière et du harcèlement policier, que vraiment sur des techniques… de manipulation et autres. C’est sans doute pas la seule, et finalement je suis pas dans leur tête, et je ne pourrai jamais le prouver ou quoi que ce soit, mais en tout cas c’est ce qu’on a vu.

On fait cet enregistrement début mai. Les 1, 2 et 3 juin aura lieu le procès de sept personnes poursuivies pour « association de malfaiteurs », à Bar-le-Duc, contre le projet Cigéo, pour des faits reprochés en 2016 et 2017. Qu’est-ce que tu peux nous en dire ?

Eh bien, officiellement, c’est le fameux procès tant attendu des soi-disant malfaiteurs, donc ceux que l’État veut dire comme malfaiteurs. C’est le procès de l’instruction, une instruction qui a duré 2 ans, qui a mis quasiment une dizaine de personnes sous contrôle judiciaire, qui a vraiment miné la lutte, parce que c’était hyper dur, quoi. Une surveillance complètement délirante du mouvement, des moyens de surveillance complètement démesurés et un acharnement contre certaines personnes. Là, l’État veut faire le procès de ces personnes, sauf que, très clairement, sur place, ce n’est pas ça qui va se passer. En fait, les personnes présentes, et les personnes concernées aussi, ont lancé un grand mouvement, une grosse mobilisation, n’est-ce pas, autour de ce procès, et ont bien l’intention que ce procès devienne le procès du projet Cigéo, et que ce procès devienne le procès de l’État nucléaire, et qu’on dénonce le projet Cigéo, l’enfouissement des déchets, l’État nucléaire, la répression. C’est un peu… oui, on a des juges et un tribunal en face qui vont pouvoir bousiller la vie de personnes parce qu’elles ont voulu s’opposer à l’État nucléaire, sauf qu’en fait là, pendant trois jours, le but ça va être justement d’inverser le rapport de force, et de dire, en fait, « on va faire votre procès et on va tellement médiatiser, on va tellement en parler, qu’en fait on ne parlera pas de ça, on ne parlera pas de que vous, vous voulez juger ». On va voir. En tout cas, il y a un gros appel à converger là-bas le 1, 2, 3 juin. Tout le monde peut y aller, et ça va être un peu incroyable dans Bar-le-Duc, potentiellement.

Je te propose d’écouter un extrait de l’émission À l’air libre, de Mediapart, de janvier 2021. Voici ce que répondait Sarah Durieux, la directrice de Change.org France, à la question de Mathieu Magnaudeix « En quoi la crise écologique crée-t-elle une urgence particulière en ce moment ? Est-ce que l’époque nous enjoint d’être radicaux ? »

« C’est toujours ce qu’on oppose à ‘qu’est-ce que serait une bonne mobilisation ?’. Je pense que les gens qui sont non-militants, ou qui ont intérêt à ce qu’il y ait moins de militantisme disent toujours que la radicalité est forcément quelque chose de négatif, qui aliène du reste du public. Je pense que c’est important d’être radical dans ses ambitions, mais par contre, c’est vrai qu’il y a une vraie question de comment est-ce qu’on crée du lien aujourd’hui, à l’ère de la polarisation, c’est-à-dire comment est-ce qu’on arrive à retrouver des publics qui ne sont pas sensibilisés aux questions que nous, on connaît bien, et qu’on a envie de faire avancer. Forcément, on a une forme d’urgence et d’envie de perfection. Mais on a aussi un enjeu à trouver des gens qui ne sont pas encore dans cette démarche-là. Dans le livre [Changer le monde. Manuel d’activisme pour reprendre le pouvoir] c’est ce que je dis, en fait, il faut parler avec nos émotions. On dit toujours aussi : radicalité et émotions sont forcément quelque chose de négatif, je pense qu’au contraire, il faut qu’on réapprenne à créer de l’empathie, à parler avec le cœur pour retrouver, justement, ces autres publics qui ne sont pas aussi sensibilisés. »

Sarah Durieux, directrice de Change.org France

Qu’est-ce que cela t’évoque ?

Juste, sur une phrase, « radicalité, émotions, parler avec le cœur », moi j’ai plutôt tendance à dire « parler avec le ventre », mais en gros, je pense qu’on veut dire la même chose. Et ça, c’est très très écoféministe ! (rires) Je suis tout à fait d’accord avec elle là-dessus. Mais sur d’autres sujets, ça mêle plein de choses, cet extrait. Il y en a peut-être un seul sur lequel j’aimerais rebondir qui est cette question de la… Sur la radicalité, je ne vais même pas rebondir, oui bien sûr, c’est indispensable, dans une idée de bataille culturelle, et si on commence à défendre des opinions complètement consensuelles, on va juste se faire complètement tirer sur notre droite. C’est une très mauvaise idée, stratégiquement. Mais sur les nouvelles personnes, sur la question de « est-ce que nos positions radicales vont empêcher des nouvelles personnes de sensibiliser » ou « comment on fait pour faire les deux en même temps ? Comment on amène des nouvelles personnes à lutter avec nous ? » etc. C’est une question qui m’a pas mal interrogée. J’ai pas fini d’y réfléchir, j’ai pas de réponse arrêtée sur la question. Mais plutôt, j’en suis arrivée à un moment dans ma vie où… je crois que c’est toujours aussi important de faire du taf d’information et de sensibilisation. Vraiment. Mais je crois que j’ai décidé de… d’arrêter de faire ça, pour l’instant en tout cas. Et de me dire, qu’il y a d’autres gens, d’autres orgas, qui le font très bien, qui vont justement plus avoir des positions peut-être plus… j’en sais rien, peut-être plus… j’ai même pas envie de dire consensuel, parce que pour moi, il faut pas être consensuel et moins radical pour sensibiliser, en fait. Il y a plein de gens ultra vénères qui ont envie d’avoir accès à l’information, donc même ça, ça ne me convainc pas trop. En tout cas, il y a des gens et des structures qui sont là et qui vont faire de l’information et de la sensibilisation, et c’est ultra important. Mais je crois qu’il y a un autre taf, qu’il ne faut pas oublier et que je mets complètement en parallèle de ça, et qui moi, m’anime beaucoup, qui est le fait de… comment dire ? Il y a autre chose, en parallèle de la sensibilisation, c’est le fait qu’au sein des personnes qui sont déjà sensibilisées, déjà politisées, il y a une grande partie de personnes, moi j’en croise tous les jours, c’est mes potes, mes voisins, etc. qui vont avoir les mêmes opinions que toi, qui vont grave pendant l’apéro à fond avoir des grands discours sur le monde, la politique, le capitalisme, l’État raciste, que le nucléaire c’est vraiment horrible. Mais qui vont avoir une sorte de défaitisme, une impossibilité de l’action. Et ça, moi, ça me rend ouf, quand je vois en fait la quantité de personnes, quand je vois combien on va être à des manifs, combien on va être à des actions, combien on va être à aller sur un lieu de lutte, ou à défendre une expulsion ou quoi que ce soit. En fait, il y a vraiment ce truc de retrouver du pouvoir d’agir. Là, ça m’interroge presque plus, en ce moment, que comment atteindre des nouvelles personnes par l’information, la sensibilisation. C’est au sein de cette grande grande manne de personnes qui sont sensibilisées, qui sont d’accord avec toi, c’est comment faire pour que… (elle hésite) on puisse de nouveau faire croire que, on peut gagner des trucs, on peut avoir du rapport de force, on peut, en s’organisant collectivement, ensemble, faire des trucs, quoi. Et qu’en plus, c’est le fun de faire ça. Ça, ça me taraude pas mal, quoi.

D’après toi, c’est quoi les raisons qui expliquent que ces personnes, certes, sont sensibilisés à une ou plusieurs problématiques, mais qu’elles ne passent pas le pas, ou que très ponctuellement, et que finalement, ça n’engendre pas, chez elles, un effet boule de neige.

Je sais pas, je pense qu’il y a… je serais bien en peine de faire une analyse approfondie, j’ai pas trop envie de dire des conneries. Il y a sans doute un truc de peur, déjà. En fait, la répression, en face, des mouvements sociaux, en ce moment, on l’a vu pendant les manifs, depuis 2016 avec la loi travail, puis avec les Gilets jaunes, etc. ultra-violente, la réponse en face, mais tellement violent, le nombre de potes que je connais qui n’osent plus aller en manifs. Ça me rend si triste. Ouais, il y a un truc de flippe, de flippe de la répression, etc. Il y a aussi un truc de défaitisme hyper fort, d’avoir vraiment l’impression qu’en fait, il y a une grande période de l’histoire où on a acquis des droits sociaux, etc. on est allé plus loin, un truc plus progressiste, plus émancipateur, et qu’en fait aujourd’hui, on est dans le mouvement complètement inverse, où on se bat systématiquement pour conserver quelques miettes de ces droits acquis. Ça, ça rend si triste… Se battre pour ne pas perdre des trucs, c’est pas très motivant. Il y a un truc hyper fort de défaitisme. Regarde sur le système des retraites, tu vois, sur les mobilisations, il y a tellement un truc « tu sais quoi, de toutes façons, on n’aura jamais de retraites ». Ce à quoi… je suis d’accord, tu vois, et en même temps, si on pense comme ça sur tout, on est mort, quoi !

Et ce sera ma dernière question : quel conseil ou quel message aimerais-tu donner aux personnes qui nous écoutent et qui ont envie – ou peut-être ne savent pas qu’elles ont envie – d’agir davantage ?

En fait, c’est tout ce que je viens de dire juste avant. Toutes les formes d’action sont bonnes à prendre, il y en a pas des bonnes et des mauvaises. Des collectifs qui s’organisent en bas de chez toi, il y en a forcément, il y en a plein. Et si le premier que tu vas voir ne te correspond pas, où qu’il y a trop de pélos relous dedans ou quoi que ce soit, en fait y’en aura un autre, cherches-en un autre, y’en a plein ! Et puis ce truc sur la peur, mais ça… c’est pas un conseil. Je n’oserais jamais dire à quelqu’un « n’ayons pas peur » ou « arrête d’avoir peur ». Je ne pourrais jamais dire ça à quelqu’un. Mais qu’on réfléchisse à ça. Pourquoi on a peur ? Est-ce qu’on a raison ? Et… comment on dépasse ça. Ensemble.

Je te propose qu’on en reste là. Merci encore à toi de t’être prêtée au jeu.

Merci. Salut. À bientôt.


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